Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
L'Orichalque, un roman de Peter Dussoni.

Chapitre 3 : Je compte bien rester en vie !

Chapitre 3 : Je compte bien rester en vie !

              La porte se rouvrit au bout de quelques minutes, livrant passage à une Lourna porteuse d'un petit sac en lin. Le déposant sur la table, elle en sortit une bouteille de lait, une autre de vin et tira vers elle deux des verres présents sur la table, qui n'avait pas encore servi. Elle prit une chaise et fit signe à Jade de venir la rejoindre. Elle remplit l'un des verres de lait, et le lui tendit. Elle enleva par la suite le bouchon de la bouteille de vin et remplit de presque un tiers le sien du précieux liquide rouge.

            Jade attrapa son verre de ses deux mains et plongea son museau dedans, gouttant l'épais breuvage, sous le regard amusé et presque attendri de Lourna, qui, sans un bruit, tranquillement, majestueusement, imprimait un léger mouvement de rotation à son verre, y trempant parfois délicatement ses lèvres, savourant le parfum capiteux de l'alcool.

            "C'est une gamine, songea-t-elle, en l'observant. Une véritable gamine, porteuse d'une armure dispensatrice de mort. Il n'y a qu'à la regarder quelques secondes pour comprendre que ce n'est qu'une enfant, dans un corps trop grand pour elle…"

— Cela te plait ? demanda t'elle d'une voix curieuse, alors que Jade reposait son verre.

— Oui, c'est très bon.

— Tu es gauchère…

            Et Jade fit plusieurs fois oui de la tête. C'est ce moment que choisit Orlane pour faire son apparition, la porte ouverte et refermée sans bruit, porteuse elle aussi d'un sac, mais plus volumineux que celui déposé sur la table quelques minutes auparavant par Lourna. Sans un mot, elle déposa son petit fardeau sur le lit et vint chercher les lèvres de son amie, qui répondit à son baiser, tandis que Jade baissait prudemment son regard dans son verre vide. Au bout d'une minute environ, une main sous son menton la força gentiment à relever la tête, et Orlane lui claqua un baiser sonore sur la joue.

— Qui goûte ? Qui prend l'apéritif ? fit-elle, ses yeux dorés pétillant de malice.

            Décidément, Jade n'arrivait pas à les cerner. Elles avaient tellement de facettes, tellement de comportements différents, que faire le tri semblait complétement impossible.

— Jade avait faim, précisa Lourna.

— Et bien sûr, le verre de vin s'est révélé indispensable ?

— Tout à fait, sourit l'intéressée, en y retrempant les lèvres.

— Le nom que j'ai choisi te plait ? Il est adopté ? sourit-elle.

— Il ne me dérange pas, oui…

— Parfait alors. Tiens, Jade, c'est pour toi, fit Orlane en vidant le sac sur le lit. Des vêtements. C'est du lin, doublé avec de la soie, précisa-t-elle. Une invention à nous, qu'un tailleur nous fabrique spécialement. Que tu te balades nue ne me dérange pas, mais dehors, ça risque de ne pas être la même chose, rit-elle en lui jetant un regard en coin, tandis qu'elle faisait le tri.

            Voilà, un pantalon, une chemise, une veste pour le soir, si tu as froid. Et trois paires de chaussure en cuir, histoire d'être sûre que l'une au moins te convienne, commenta-t-elle.

— J'ai eu de la chance, murmura Jade, de vous rencontrer.

            Lourna et Orlane lui lancèrent un regard interrogatif.

— Je ne peux pas l'expliquer, je n'y arrive pas, poursuivit-elle, mais même si hier soir j'ai engagé la chasse, même si j'ai failli mourir, j'ai le sentiment, tout au fond de moi, que je devais vous rencontrer. C'est comme si c'était gravé au plus profond de mon être. Programmé… Vous auriez pu me tuer hier soir, me torturer pour me faire parler, ou tout autre chose. Vous êtes deux énigmes vivantes, des prédateurs hors du commun, fit-elle en secouant la tête.

            Soyez très franches avec moi, vraiment franches, Pourquoi suis-je en vie ? Pourquoi m'avez-vous épargnée ? Vous n'avez certainement jamais épargné personne…

            Lourna fit claquer sa langue, savourant une nouvelle gorgée de vin. "Une enfant, pensa-t-elle à nouveau. Je vieillis, dirait-on…"

            Elle fixa longuement Jade, durant plusieurs minutes, analysant la situation, les dires de la jeune femme, son cerveau cherchant à se rappeler des faits, des similitudes lié à un lointain passé, cette couleur de peau… Elle finit, au bout de longues minutes, à lâcher du bout des lèvres :

— C'est une bonne question, ça… Orlane ?

— Oui ?

            Lourna fixa sans le voir le verre qu'elle tenait toujours dans sa main.

— Essaye de la tuer.

            Orlane fixa son amante, incrédule.

— Je ne te demande pas de la faire souffrir, mais tue-la.

            Jade recula jusqu'à la fenêtre, acculée, regrettant amèrement d'avoir posé sa question.

— Mais les vêtements, le reste… commença Orlane.

            Lourna la coupa d'un geste, catégorique :

— Brise-lui le cou, et je t'emmène ensuite chasser. Tu vas finir par être en manque pour de bon, conclut-elle.

            Le regard d'Orlane, sombre, était devenu à présent améthyste. Elle s'approcha de la jeune femme et lui murmura, semblant sincère :

— Je suis vraiment navrée...

            Elle attrapa doucement la tête de sa proie et s'apprêta à la faire pivoter d'un coup sec, tandis que Jade n'arrivait plus à retenir ses larmes, inondant ses joues, son corps tressautant par à-coup. Lourna paraissait se désintéresser de la scène, semblant admirer la robe de son vin.

            Orlane banda ses muscles, mais ne passa pas à l'acte. Au bout de quelques secondes, elle lâcha sa prise et se retourna brusquement.

— Pourquoi tu me demandes ça ? Tu m'as bien dit qu'elle était inoffensive, hier soir ! Je l'ai veillée toute la nuit. Je lui ai pris des fringues ! Toi aussi, tu t'en es occupée ! Tu l'as soignée ! Tu t'es brûlée les mains ! Tu lui as donné à manger ! Pourquoi la tuer maintenant ?

— Tu as tué combien de personnes, Orlane, en sept-cents ans ? demanda-t-elle en se levant calmement après avoir posé son verre, se dirigeant vers Jade.

Après une infime hésitation, Orlane répondit à son amie :

— Des milliers…

— Alors où est le problème ? Je te demande simplement de lui briser le cou, c'est si compliqué ?

— Je t'en supplie, ne me demande pas ça…

— Tu l'aimes ? Déjà, là, comme ça ? Au bout de quelques heures ?

 — Non, hésita une nouvelle fois Orlane, tandis que Lourna la regardait fixement, interrogative. Tu sais bien que je n'aime que toi. Je n'ai jamais aimé que toi… Il n'y a que toi.

— Et bien alors ?

— Je t'en supplie, répéta Orlane en se tordant les mains, le visage à présent déformé par ce qu'il fallait bien appeler du chagrin, ses yeux améthyste inondés de larmes.

            La mort dans l'âme, elle fit un pas de côté pour laisser le passage à son amie, tandis que Jade sanglotait toujours, son corps tressautant, dos à la fenêtre.

— Fais-le toi, cracha-t-elle. Mais sache que c'est la première fois que tu me fais souffrir à ce point. Et tu le sais très bien. On ne peut rien se cacher, Lourna, rien. Tu me fais du mal ! Tu ne m'as jamais fait du mal ! Pourquoi es-tu méchante ? Pourquoi tu me fais souffrir ?! Je n'ai que toi ! fit-elle entre deux sanglots.

            Les yeux de Lourna devinrent deux lacs d'or pur tandis qu'elle ouvrait ses bras en direction d'Orlane, qui se jeta avidement dedans.

— Je suis navrée, profondément navrée, fit-elle en caressant ses cheveux. Tu sais que je t'aime plus que tout. Je ne suis pas fière de moi, tu sais… Je voulais juste savoir. Ça ne marcherait pas avec moi, si je décidais de passer à l'acte. Mais tu n'arrives pas à lui briser le cou, alors que je t'en ai donné l'ordre. Quelque chose t'en empêche, ma chérie.

— Plus jamais, Lourna, plus jamais tu me fais du mal comme ça. Je te l'interdis ! Je n'ai que toi, je n'ai jamais eu que toi, depuis mes quinze ans ! Plus jamais ! Je ne le mérite pas !

            Orlane finit de craquer dans les bras de celle qu'il fallait bien appeler sa maîtresse, pleurant longuement, tandis qu'avec une patience infinie, Lourna murmurait à son oreille, passait sa main dans ses cheveux ou embrassait ses joues.

            Au bout d'une quinzaine de minutes, après un dernier chuchotement, la plus ancienne des immortelles ouvrit lentement ses bras, libérant son amie qui attrapa la main de Jade restée adossée à la fenêtre. Elle se rapprocha du lit, le visage encore rouge de larmes et enserrant Jade de ses deux bras, la fit basculer sans la lâcher, l'étreignant sauvagement, blottissant son visage dans le creux de cou, tandis que Lourna se resservait un verre de vin, les observant, songeuse.

            En 700 ans, elle n'avait jamais vue Orlane s'attacher à un être humain ou lui démontrer un quelconque signe de tendresse ou d'affection, si l'on exceptait le cas particulier de Solange, la fille du patron de l'auberge.… Et quelques heures avaient pourtant suffi à la rendre complétement dépendante de Jade, qui avait pourtant essayé de les tuer et l'avait même blessée à la jambe. Et Orlane la serrait à présent dans ses bras, comme une enfant.

            Toujours pensive, se remémorant chacun des faits ayant eu lieu depuis la veille au soir, analysant, décortiquant, elle se cala contre la fenêtre, regardant sans le voir le paysage qui s'offrait à elle par l'ouverture. Une petite heure plus tard, deux bras chauds l'étreignirent par la taille, et Orlane et elles demeurèrent sans bruit, regardant mourir le jour, tandis que Jade, couchée en chien de fusil, tournée vers elles, ne les quittait pas des yeux.

 

     

         La nuit était tombée depuis un peu plus d'une heure quand Lourna écarta doucement Orlane pour se diriger vers la jeune femme allongée sur le lit. Privée de lumière, la pièce était plongée dans l'obscurité. Elle s'assit sur le lit à côté de l'humaine qui la devina plus qu'elle ne la vit s'approcher d'elle, passant ensuite sa main dans ses cheveux.

— Jade, expliqua t'elle d'une voix douce, Orlane est en manque, cela fait trop longtemps qu'elle n'a rien absorbé. On va sortir, et je préfère que tu restes ici, à l'auberge.

            Orlane avait craqué une allumette et s'employait à allumer l'une des lampes à huile, qui était posée sur la table. Jade acquiesça.

— Ecoute-moi bien, tu ne risques rien ici. Je vais demander à la fille de l'aubergiste de rester avec toi. Demain, nous parlerons, entre femmes civilisées, de toi, de nous. Je veux des réponses, et je pense que toi aussi. Je ne sais toujours pas pourquoi tu nous as attaquées, et tu as toi, semblée terriblement surprise quand tu nous as vues de près… Cela te convient ?

            Jade fit oui de la tête, tandis que Lourna se relevait et se dirigeait vers la porte.

— Je reviens tout de suite, murmura-t-elle en refermant la porte sur elle.

            Orlane se dirigea vers la fenêtre et Jade risqua :

— Tu vas manger des gens ?

            Orlane revint vers elle, d'une démarche féline, et Jade se rendit compte que son cœur battait à nouveau la chamade. Ses yeux comme deux lacs d'or, elle se pencha sur Jade, qui venait de s'asseoir, et promenant son nez sur sa gorge, murmura :

— J'espère bien !

            Jade resta silencieuse, ne trouvant rien à dire, tandis qu'Orlane mordillait la base de son cou.

— Remarque, je n'ai peut-être pas besoin de me déplacer… fit-elle, mutine.

Jade la regarda bien en face et affirma :

— Tu as tes yeux dorés, tu ne me feras rien. Lourna me l'a dit.

— Oh, fit l'intéressée en souriant doucement. Je n'ai vraiment pas le cœur à te faire marcher, de toute façon, dit-elle en cherchant et effleurant ses lèvres des siennes.

— Orlane, comment une fille pouvant être aussi douce que toi peut-elle tuer des gens ?

— Tu me trouves douce, c'est vrai ça ? demanda Orlane en la regardant à travers ses cils.

— …

— Je te taquine. Manges-tu de la viande, ma chérie ? demanda-t-elle en prenant place à côté d'elle.

" Ma chérie, pensa Jade. Est-ce que l'on mange quelqu'un qu'on appelle ma chérie… Elle a essayé de me briser le cou… Pas la peine de chercher à comprendre… "

Elle réfléchit encore quelques secondes et finit par répondre :

— Oui…

— Remarque, la viande est un mauvais exemple. Que se passerait-il si tu arrêtais de manger complétement, plutôt ?

            Jade resta pensive à nouveau, et finit par lâcher du bout des lèvres :

— Je finirais par mourir de faim…

            Orlane se leva du lit et confirma, amusée :

— Je compte bien rester en vie !

            Lourna et une jeune femme brune entrèrent quelques dizaines de secondes après la conversation et Jade tira prestement le drap à elle, cachant sa nudité.

— Jade, voici Solange, la fille de notre aubergiste, qui accepte de rester avec toi ce soir, en notre absence.

            Les deux filles échangèrent un bonsoir poli. Lourna se rapprocha de la porte en déclarant :

— On vous laisse faire connaissance ! Orlane ? fit-elle en passant la porte.

            La jeune femme traversa elle aussi la porte et toutes deux disparurent dans l'escalier. Solange ferma la porte derrière elles et se retourna vers Jade, les mains croisées au niveau de sa taille, un faible sourire sur les lèvres.

— Vous voulez descendre avec moi ? Une table est prévue pour nous deux, on pourra boire et grignoter quelque chose.

            Devant la mine indécise de Jade, elle crut utile de préciser :

— C’est payé d’avance. Vous pouvez venir sans problème, sourit-elle. Je vous demande juste de ne pas me faire avoir d’histoire en quittant l’auberge. Mademoiselle serait déçue… dit-elle en frissonnant.

            " Oui, j’imagine, " pensa Jade.

— Vous la connaissez depuis longtemps, peut-être ?

            Solange fit oui de la tête.

— Oui. Elle est très généreuse, mais il ne faut pas lui faire d’histoire, insista-t-elle.

— Oui… fit Jade du bout des lèvres. Un repas en votre compagnie me fera du bien ! C’est volontiers ! accepta-t-elle d’une voix plus enjouée. Pouvez-vous seulement vous retourner, s’il vous plait ? fit-elle en faisant la moue. Je vais m’habiller, précisa-t-elle.

            Solange hocha la tête et se tourna vers le mur tandis que Jade repoussait la couverture, repliant les jambes au-dessus de sa taille et les détendant d’un coup sec. Elle prit les vêtements offerts plus tôt dans l’après-midi et les revêtit avec plaisir, trouvant agréable le contact de la soie sur sa peau.

            " Je demande à une serveuse de se tourner tandis que je me change alors que je me balade nue depuis ce matin avec deux femmes qui couchent ensemble et qui regardent mon cou en permanence… Pas la peine de chercher à comprendre, se morigéna-t-elle. "

            Une fois habillée, elles descendirent au rez-de-chaussée, où, un petit peu à l’écart des autres tables, deux couverts avaient effectivement été dressés. Elles furent servies par le patron en personne, qui sembla veiller à ce que personne ne viennent les importuner.

            Elles passèrent la soirée à parler de tout et de rien, Solange prenant apparemment grand soin de ne poser aucune question, se contentant d’être d’agréable compagnie, ce qu’elle fit à la perfection.

            Quelques heures plus tard, Jade, après s’être excusée, signifia qu’elle souhaitait remonter se coucher. Solange la raccompagna alors jusqu'à sa chambre. Elle se tourna à nouveau pour permettre à la jeune femme de se déshabiller et l’aida à se coucher, malgré les protestations de l’intéressée.

            Et quand celle-ci, après l’avoir remerciée pour la soirée et sa gentillesse, tenta de lui expliquer qu’elle voulait à présent dormir et que Solange pouvait donc quitter la chambre, elle se heurta à un refus poli, mais très ferme. Solange alla tranquillement s’asseoir sur l’une des chaises et continua à faire la conversation jusqu'à ce que Jade, après avoir donné de plus en plus de signes de fatigue, finisse par s’endormir. La jeune aubergiste alla alors éteindre l’unique lampe à huile allumée, retrouva sa chaise à tâtons et, assise dans le noir, se cala le plus confortablement possible, tout en écoutant la respiration paisible de la jeune femme.

            Deux heures plus tard, quand deux ombres pénétrèrent dans la chambre, Solange surveillait toujours la respiration de celle à qui on avait confié la garde. Lourna la remercia chaleureusement, demanda quelques précisions sur la soirée, et, satisfaite, glissa deux pièces dans la main de la jeune femme, qui remercia avec une joie qui n’était pas feinte, le regard brillant de plaisir.

            Une fois seules, les deux femmes fermèrent la porte à clef, se déshabillèrent rapidement et se lovèrent contre Jade, après s’être mutuellement frôlées les lèvres.

            Tôt le matin, alors que l’aube commençait à poindre, Jade ouvrit un œil en prenant conscience des deux corps chauds blottis contre elle, et, dans un demi-sommeil, trouvant involontairement rassurant et bien agréable le contact des deux fauves qui partageaient son lit, elle se rendormit.

            Ce fut un coup sec tapé à la porte qui la réveilla pour de bon, vers les huit heures du matin. Orlane était toujours incrustée contre elle, tandis que Lourna avait déserté sa place, les draps encore tièdes attestant du caractère récent de son départ. Jade tourna la tête, devinant à sa voix que le patron de l’auberge était derrière l’embrasure de la porte, discutant avec la jeune femme aux cheveux auburn, lui passant finalement un plateau, celle-ci lui interdisant poliment l’accès à la chambre. Au moment de refermer, Lourna glissa négligemment :

— Bien évidemment, je suppose qu’après la nuit blanche que je lui ai fait passer, Solange dort, n’est-ce pas ? C'est pourquoi vous êtes venu en personne ?

            Le patron lui répondit par l’affirmative et Lourna déclara pour finir :

— Je serai très déçue de la trouver en train de travailler, ou la mine tirée, comprenez-vous, fit-elle avec un sourire glacé.

            " Il ne faut pas décevoir Mademoiselle, " songea Jade, se remémorant sa conversation de la veille, avec Solange.

            Sur ce, l'Immortelle ferma la porte de son pied, sans plus attendre de réponse et se dirigea vers la table, porteuse du plateau, d’où émanaient diverses odeurs fort appétissantes.

— Debout mesdemoiselles, lança-t-elle en posant son chargement.

            Si Lourna avait certainement été obligée de s'habiller pour recevoir le tenant de l’établissement, ce ne fut pas le cas d’Orlane qui, après avoir rejeté les draps, se leva majestueusement pour se diriger vers son amante. Jade avait parfois le souffle littéralement coupé en voyant se déplacer ou bouger ses compagnes. C’était comme ça. L’impression de se trouver à côté du plus terrible des prédateurs, qui vous a momentanément oubliée.

            Elle avait une fois entraperçu Orlane de dos, mais anesthésiée par la fatigue. La voir se déplacer sans artifice pour dissimuler partiellement son corps et masquer ses gestes, voir ses muscles rouler sous sa peau, sa démarche libérée de toute entrave, lui fit l’effet d’une véritable gifle. Comment quelque chose d’aussi beau pouvait-il exister ?

            Elle n’osa pas sortir du lit, morte de honte à l’idée de la comparaison qu’elles ne pourraient manquer de faire. Orlane avait fait la moitié du chemin qui la séparait de son amie, s’étirant lentement, paresseuse, quand Lourna déclara doucement, sans lever la tête :

— Il ne fait pas très chaud, ce matin, vous ne trouvez pas ?

            Le froid et le chaud n’avaient aucune prise sur les deux amies. Qu’il fasse plus de cinquante degrés ou qu’il gèle à pierre fendre les indifférait totalement. Aussi Orlane fronça-t-elle les sourcils avant de comprendre, se retournant vers Jade, qui assise, avait remonté le drap le plus haut possible sans paraître s'en rendre compte.

            Elle ne vit pas la jeune femme bouger, elle était déjà contre elle, saisissant son menton et effleurant ses lèvres avec délicatesse :

— Ecoute-moi bien, nous ne sommes plus humaines, murmura-t-elle. Il n’y a rien à envier, rien à comparer, il n’y a aucune honte à avoir. Tu es belle à ta manière. Je vais m’habiller, tu en fais de même, et on passe à table, d’accord ?

Jade hocha vigoureusement la tête et bientôt déjeuna avec appétit, les deux autres la regardant faire avec amusement. Une gamine dans un corps trop grand pour elle, repensa Lourna, tandis que la blondinette se resservait une tranche de pâté.

— Vous paraissez si jeunes, hasarda Jade, pour lancer la conversation.

— Tu n'as pas l'air bien vieille non plus, sourit Orlane. Tu as quel âge ?

— J'ai eu 20 ans, je crois, mais je ne suis pas sûre…

— Oui, c'est à peu près l'âge que l'on te donnait. Tu sembles un peu plus grande que moi, par contre…

— De pas grand-chose, alors. C'est ennuyeux ?

            Et les yeux d'Orlane devinrent d'ambre et d'émeraude tandis qu'elle répondait :

— Terriblement, oui. Je devrais peut être te scier un peu les jambes…

— Tu as encore tes yeux de quand tu taquines…

            Et Orlane se contenta de lui sourire.

— Lourna est beaucoup plus grande que toi, par contre.

— Oui. Et ça me convient très bien, continua à sourire l'immortelle.

— De toute façon, la taille, on ne peut pas y faire grand-chose, sourit faiblement la jeune femme blonde.

Et deux regards, gris, énigmatiques croisèrent le sien.

 — Vous n'aimez pas les bijoux ? continua-t-elle, constatant l'absence de bague ou de boucles d'oreilles sur les deux jeunes femmes.

— Nous n'en voyons pas l'intérêt, non, avoua Lourna. Mais j'avoue que tu as un très joli collier, déclara-t-elle sans malice.

— Et, heu, sinon, hier soir ? risqua Jade.

— Oh, et bien J'ai égorgé un homme qui braconnait, encore un... Il y en a plein, en cette période…

            Il m'a mis du sang partout d'ailleurs, continua d'expliquer négligemment Orlane, en regardant le haut de son vêtement. Lourna a été obligée de plaquer sa main sur sa bouche, pour éviter que l'on entende ses hurlements, pendant que je le vidais... Ça a dû être atroce pour lui… renifla-t-elle.

— Orlane !

La voix venait de claquer, sèche. Mais Jade repoussait déjà son assiette, livide, le cœur au bord des lèvres.

— Ne pose jamais de question, quand tu ne veux pas en connaître la réponse, Jade, sourit Orlane, ignorant l'intervention de son amie. Quand tu passes un bon moment, quand tu es bien, au chaud, ne le gâche pas, profites-en…

            Devant sa mine blafarde, elle hésita quelques instants et ajouta néanmoins :

— J'ai effectivement tué un homme, mais il n'a pas souffert. Enfin, physiquement, du moins… Quand on mord, on endort notre victime, elle ne souffre pas. Il m'arrive souvent de m'amuser, je ne le nie pas, j'adore ça. Il a dû croire un certain nombre de fois m'avoir échappé… Mais à partir du moment où je mords, c'est fini. La victime s'endort paisiblement, et ne se réveille pas, c'est tout.

— Vous n'êtes pas des vampires, hésita Jade, murmurante. Vous avez le sang chaud, vous respirez, vous pouvez faire preuve de gentillesse…

— Pas trop quand même, intervint Orlane, amusée.

— Vous tuez des gens, mais comme un prédateur naturel, pour vous nourrir, pas n'importe comment…

— Les vampires n'existent pas, ma chérie, c'est une invention de l'homme, rapporta calmement Lourna.

            Jade fit signe que oui de la tête :

— C'est eux que je traque, c'est eux que je tue, j'ai été induite en erreur, quand je vous ai rencontrées.

Sur sa chaise, la jeune femme semblait se tortiller doucement.

— Et le fait que nous ayons le sang chaud et que nous respirions t'auraient fait changée d'avis, quand Orlane a mordu sa proie, l'autre soir ? Il est devenu quoi, d'ailleurs ?

— Je l'ai soigné, murmura Jade.

— … Tu peux soigner ? Toi ?

— Mon armure, mes médicaments, oui. Pas moi, pas comme vous.

             Lourna décida :

— Bien, justement, si tu n’as plus faim, j’aimerais te poser quelques questions.

            Jade hocha la tête, semblant de plus en plus mal à l'aise.

— Je voudrai savoir d’où tu viens, pour commencer…

            Jade, se tortilla de plus en plus, les mains jointes au-dessus de ses genoux.

— Quelque chose ne va pas ? s’enquit Orlane, semblant curieuse.

            Elle hésita quelques instants puis finit par craquer :

— Je mange et je bois depuis hier, surtout je bois, heu si vous voyez… rougit-elle, devenant écarlate.

            Lourna se passa doucement la main sur le visage, l’air catastrophée, puis éclata de rire et dit d’une voix moqueuse :

 — Oui, je vois parfaitement, je savais bien que toutes les humaines étaient des pisseuses, fit-elle dans un demi fou rire. Et tu te retiens depuis combien de temps ?

— Depuis ce matin tôt, je n'ai pas osé sortir du lit… avoua-t-elle, les yeux fixés sur la table.

— Et pour information, tu penses pouvoir tenir encore longtemps ?

            Un court temps d'hésitation et :

 — Je n'y arrive plus…

— Cours, finit-elle, c’est en bas, derrière l’auberge, un petit local, de ce que j'en sais.

            Jade se leva précipitamment et demanda :

— Vous me laissez sortir seule ?

— Tes vêtements sont neufs, éluda Lourna, ses yeux d'ambre et d'émeraude. Tu n’en auras pas d’autres, je te souhaite d'arriver en bas avant une catastrophe naturelle, conclut-elle, taquine.

            Jade se précipita vers la porte qu’elle ouvrit à la volée et descendit les escaliers au pas de course.

— Une enfant, murmura Orlane.

— Oui, à laquelle tu es incapable de faire du mal, qui a failli te blesser, et à laquelle, ne mens pas, tu t'es terriblement attachée, et ce, en à peine quelques heures…

— Tu savais depuis ce matin, qu'elle se retenait…

— Evidemment…

— Tu crois qu'elle va essayer de se sauver ?

— Je n'en ai aucune idée. Je lui tends une sacré perche. Il reste un peu de vin ? Oui ? Sers-moi un verre.

— Il est neuf heures du matin…

— Vu l’effet que l’alcool a sur mon organisme… finit Lourna en tendant son verre.

— Si au moins cela te rendait amoureuse, minauda Orlane, s'exécutant, le remplissant à peine d'un quart, sachant que son amie ne faisait quasiment qui tremper les lèvres.

— C'est vrai que j'ai besoin de ça, souffla Lourna en effleurant la joue de son amie du dos de sa main.

Sirotant tranquillement son verre de vin, elle finit par affirmer, au bout d'une dizaine de minutes :

— L'oiseau s'est envolé…

— Oui, il semble bien. Je suis un peu déçue…

— Il ne faut pas le prendre comme ça, il fait beau, ça va lui faire du bien. Elle étouffait ici. Tu sais comme moi ce que notre simple présence inflige aux humains. Laisse-lui prendre l'air.

— Et si elle ne revient pas ?

            Lourna fit claquer sa langue et murmura, ses yeux devenus noirs comme du velours :

— Viens m'embrasser…

Ce chapitre vous a plu ? Vous avez attaqué votre lecture un peu au hasard ? Vous aimeriez savoir comment tout a commencé ? Il vous suffit de vous rendre, d'un simple clic, sur le prologue.

Vous avez attaqué depuis le début ? Vous avez envie de savoir qui est réellement Jade ? Et bien, La dernière Atlante certainement ^^

Ce chapitre ne vous plait pas ? Trop de filles ? Trop de parlottes ? Mais quand vient l'action ? Qui a kidnappé le vaisseau spatial ? Où est Jalen ? N'hésitez pas à laisser un commentaire ou à me contacter, que nous puissions en discuter ! Notez que si le chapitre vous a plu, vous pouvez également laisser un com !  Ne restez pas cachés ! Je ne mords pas (moi).

Merci à tous et bonne lecture !

 

L'image illustrant ce chapitre provient de Pixabay.

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Nwar 01/05/2017 18:21

J'aime beaucoup les personnages, leurs tempéraments insondables et le mystère !
J'ai beaucoup de retard, mais je préfère prendre mon temps. Comme Lourna qui sirote son vin ;)

Peter Dussoni 02/05/2017 20:37

Bonsoir. Oui, ce n'est pas une course. Merci encore pour votre tout premier com, en tout cas. C'est lui qui a tout déclenché.
J'attends avec impatience la suite des tribulations de vos héroïnes à vous.
Bonne soirée.