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L'Orichalque, un roman de Peter Dussoni.

Chapitre 6 : Lournn-Go'Ha.

Chapitre 6 : Lournn-Go'Ha.

         Il faisait presque nuit quand elles arrivèrent à l'endroit de leur première rencontre. Elles avaient toutes trois pris un rapide bain dans la rivière avant que les deux Immortelles ne guident Jade. La plus ancienne des deux amies avait expliqué durant le trajet qu'elle était revenu ici le lendemain de leur rencontre, avait retrouvé l'exosquelette et l'avait camouflé… sous des roches, ne sachant quoi en faire. Jade avait hoché la tête, approbatrice. " Tu as bien fait ", avait-elle affirmé.

— Voilà, nous y sommes…

— O…K… Mmmh, vous pouvez enlever les cailloux, demanda-t-elle en désignant les gros rochers grisâtres, devant peser chacun plus de cinquante kilos, qui semblaient former une sorte de coffre naturel.

            Les deux amies s'exécutèrent rapidement, soulevant et jetant sans difficulté les roches sur le côté, laissant la jeune Atlante rêveuse.

            L'armure était bien là, de nouveau intacte, le casque reconstitué et les fissures sur le reste de l'exosquelette gommées.

— Tu cherches quoi au juste ? fit Orlane.

            Jade regarda la jeune femme, se rapprocha, effleura ses lèvres avant de se tourner vers son armure et de demander :

— Je peux y toucher ?

— Tu es obligé de la revêtir ? s'enquit Lourna.

— Très sincèrement, non, du moins pas dans l'immédiat du tout, assura-t-elle en se dirigeant à nouveau vers l'ancien tas de cailloux, sans plus attendre de réponse. Ok, alors, voyons voir…         

Elle posa la main sur le plastron et murmura :

— Reconnaissance biométrique : vérification !

            L'armure se nimba d'une faible lueur bleue d'abord statique, avant de se mettre à pulser lentement.

— Affichage : Mode Holo, extérieur, modification !

            Les trois filles eurent l'impression d'être entourées par l'écran que Jade possédait à l'intérieur du casque.

— C'est de la magie, murmura Orlane, visiblement impressionnée.

— Non, de la technologie, sourit Jade, mais ça rime, tu remarqueras, fit-elle avec un clin d'œil.

            Alors, voyons voyons… Elle commença par lever les bras pour toucher les runes et symboles qui s'étalaient devant elle, triant, analysant, marmonnant, le tout à une vitesse stupéfiante. Semblant nimbée d'une lumière bleue, en complète symbiose avec l'interface qui s'offrait en trois dimensions autour d'elle, elle produisit son effet sur les jeunes femmes, qui pendant un mois n'avait eu à faire qu'à une jeune femme émotive et discrète.

— Elle est magnifique, chuchota Lourna.

Orlane ne put que hocher la tête, enserrant son amie de ses bras. Jade continua quelques minutes avant de dire :

— Bon, on va commencer par le commencement… Ça, c'est vous, à mon arrivée …

Et effectivement, on revoyait à présent la scène lors de l'arrivée de Jade sur les lieux, vue par ses propres yeux.

 — Bon, déjà, mauvais point, je n'étais pas en embuscade, on s'en aperçoit très nettement.

            Les deux amies ne s'apercevaient de rien de tout, mais hochèrent la tête avec conviction tout de même.

— On voit bien là que je finis une phase de téléportation… Mais pourquoi ? Bon là je le soigne … Et voilà, là, j'engage la poursuite…

            Les deux amantes n'en revinrent pas de la somme d'informations simultanées qui apparaissaient fugitivement à l'écran durant la traque.

            Des symboles, des runes, leurs propres corps constamment analysés , étudiés, faisant état de leur vitesse, de la probable direction vers laquelle elles allaient s'orienter…Diverses informations sur absolument tout l'environnement autour de l'exosquelette, immédiat ou lointain, permettant à son occupant d'appréhender tout ce qui se passait à proximité, et de pouvoir anticiper sur les actions futures.

            Jade expliquait absolument tout à ses compagnes, au rythme de ses yeux, qui valsaient d'une indication à une autre. " Voilà, là c'est le tir qui t'a légèrement blessé Orlane…C'est curieux, j'aurais dû mettre en plein dans le mille…Pourtant, je n'ai fait que frôler ton pied, dit-elle, intriguée ".

            Lourna l'interrompit :

— Tu es en train de me dire, que pendant tout le temps où tu nous as poursuivies, tu analysais en même temps tous ces chiffres, ces lettres, ces indications qui ne restent parfois qu'une seconde sur cette image qui bouge ?

— Bien sûr, pas le choix, marmonna Jade, cherchant à découvrir pourquoi son tir avait loupé sa cible.

— Mais c'est impossible… Personne ne peut faire ça… émit, Orlane, subjuguée. Tu es une reine…

— Oui, une reine qui a pris une sacrée raclée…Voilà, là vous faites votre demi-tour et vous venez sur moi… Mmmh… Ok, c'est Lourna qui m'a mise KO, 70% des dégâts environ, et ton coup de paume m'a achevée… Orlane est arrivée sur une armure à court d'énergie… Ce qui n'enlève rien à ta force, tu as déchiré le métal de l'armure à mains nues… Là mon check up, salement amochée, la Jade… Un miracle que je ne sois pas morte… Et voilà, là, le casque est déchiré et tout s'arrête… Alors revenons au moment de l'impact… Le coup de pied… Vraiment au ralenti…

            Jade repassa trois fois la scène, avant de constater, faisant la moue :

— Cela semble impossible, mais je suis sûre de moi, l'armure a lâché avant le coup de pied, en fait… Une seconde, c'est court, mais ça a suffi…

— Ha ? firent les deux amantes en chœur.

— Voilà pourquoi un seul coup a suffi… Mon armure n'avait plus que 30% d'énergie, au moment où tu as frappé, ce qui encore une fois, n'enlève rien à votre force. Mais tout de même, un coup… je comprends mieux, là. Bon passons au reste, les données avant la téléportation… Voilà mes autres combats…

            On y voyait des " vampires " poursuivis par Jade, et abattus. Mais là encore elle fit la moue. Trop peu d'info sur les combats… Pas normal ça. Et rien entre les traques. Ce n'est pas moi qui ai un trou de mémoire…

— Tu sembles moyennement surprise, avança Lourna.

            Jade inclina son buste vers l'avant et baissa sa tête, saisissant la chaîne de son collier entre ses dents et continua, mordillant à présent le métal, songeuse :

— Oui, cela veut dire que je suis en mission… Effacement de la mémoire, puis on insère de fausses données… Je croyais même pouvoir classer les vampires par catégorie… Pour vous dire… Je ne me rappelle que de l'essentiel, sinon. Ma cité, mon île. Des informations ou des données d'ordre général… Je pense être orpheline… Tout ce que je sais, c'est que j'étais en stase depuis plusieurs milliers d'années. Le reste a été occulté, pour me donner un maximum de chance de réussir.

— Pour réussir quoi ? reprirent-elles en chœur, avant de se regarder, légèrement amusées.

— Ben, là, je sais pas encore, fit-elle en compulsant des données du bout de ses doigts… La seule chose de sûre, c'est que j'ai dû me porter volontaire, car on n'oblige personne. Sans doute qu'étant orpheline, je n'ai dû manquer à personne… Ha un dossier archive, voyons… Je sais pas trop à quoi ça sert tout ça… Des plans, des milliers de plans… De la construction d'une roue, basique, en bois, à la conception d'un aéronef de combat…

— C'est quoi un aéronef ?

— Un bateau en fer qui vole et qui a le même genre d'armement que mon armure.

— Tu te moques de nous ?! fit Orlane en s'approchant, une telle chose ne peut exister…

            Plutôt que de répondre, la jeune femme aux cheveux de miel effleura plusieurs runes et une nouvelle vidéo s'afficha.

— C'est le dernier né, le plus récent, lâcha-t-elle du bout des lèvres.

            L'image montra une flèche de métal scintillante posée sur le sol. Un bruit épouvantable se produisit au moment de son décollage à la verticale, à une vitesse vertigineuse. L'aviso, après être monté à quelques kilomètres d'altitude vira sur sa gauche, amorçant une descente foudroyante, avant de virer à angle droit sur sa droite, revenu au niveau du sol, se dirigeant vers une petite colline. Un éclair aveuglant, tandis que l'engin reprenait de la hauteur, encore une fois quasiment à la verticale, et l'image montra un cratère béant là où le tir avait eu lieu.

            La scène, projetée en 3D était tellement réaliste qu'au moment du tir, Orlane recula en hurlant, trébuchant en arrière. Lourna se précipita, tandis que Jade grimaçait, mi-figue mi-raisin :

— Bienvenue dans mon monde, mesdemoiselles…

            Plus tard, Jade fit une nouvelle découverte, analysant toujours plus profondément les données qui se trouvaient au cœur du système.

— Je sais ce qui a retenu ton bras, Orlane et toi aussi Lourna, je sais maintenant pourquoi je suis encore vivante…

— Mmmh ?

 — Le petit appareil dans ma tête a également une autre fonction, qui m'était cachée…C'est un amplificateur d'empathie…

— Explique, fit Orlane, que la somme de choses à assimiler commençait à anesthésier.

— En fait, si quelqu'un ressent une bonne émotion, comme la gentillesse, la pitié, l'envie de pardonner, par exemple, envers moi, elle est multipliée par 10. C'est pourquoi Lourna t'a empêchée de me tuer, cette fameuse nuit, c'est pourquoi tu ne m'as pas brisé le cou… Et certainement aussi pourquoi j'ai eu droit à du " ma chérie " et à des câlins… Ça ne collait pas…

— Elle ne t'aurait jamais brisé le cou, je serais intervenue, je voulais juste voir, être sûre.

— Oui, en tout cas, encore une fois, rester debout contre cette fenêtre, à attendre la mort, m'a fait énormément de bien… Bon, je le désactive. Voi-là, c'est fait…

— Pourquoi tu le désactives ?                                                

— Tout simplement parce que si vous ne me tuez pas, si vous me faites dormir entre vous, si vous me prenez dans vos bras, juste à cause de cet appareil, ça n'en vaut pas le coup…

            Orlane eu l'impression de se prendre une véritable gifle :

— Tu crois vraiment que je donne mon affection comme ça ? Tu le crois vraiment ?

— Et bien non, justement, je ne le crois pas. Tu es un monstre, Orlane, tu tues pour le plaisir, enfin, pour manger, mais avec plaisir. Une personne par semaine meure à cause de toi. Lourna a failli me faire claquer, juste pour me faire comprendre quelque chose...

            Donc, oui, si c'est à cause de cet appareil que je reste en vie, je n'en vois pas l'intérêt. Ne me faites pas mal, c'est tout ce que je vous demande, si vous décidez à présent de vous débarrasser de moi, conclut-elle en leur tournant à nouveau le dos. De toute façon, je n'ai plus rien, plus rien du tout.

            Orlane avait le feu aux joues, mais ne répondit rien.

— Enfin, si cet appareil m'a sauvé la vie au départ, c'est que vous avez tout de même une once d'humanité, on ne peut amplifier ou multiplier ce qui n'existe pas… Il y a un dossier verrouillé, que je n'arrive pas à ouvrir… poursuivit-elle, songeuse, essayant de ne pas se préoccuper de ce qui se passait derrière elle, tout en faisant plusieurs tentatives pour ouvrir le dossier, afin de s'occuper l'esprit, éteignant, rallumant, essayant des codes enfouis dans sa mémoire, mais rien n'y fit. Ce doit être sacrément important… marmonna-t-elle encore une fois, avant de sentir une présence dans son dos.

— Il marche encore, alors, ou pas, ton truc d'empathie ?

            La blondinette se retourna lentement et regarda Orlane.

— Non, il ne marche plus, confirma-t-elle, ses yeux reflétant une tristesse infinie.

— Tu ne nous intéresse plus, plus du tout. Je peux te tuer ? Ça ne te dérange pas ? De toute façon, tu es toute seule, ce monde n'est plus le tien. Je vais faire vite… fit Orlane en la prenant dans ses bras, passant son museau le long de son cou, tandis que Jade ne pouvait étouffer un sanglot, ses yeux grands ouverts ne donnant plus l'impression de voir quoi que ce soit.

— T'as vraiment rien compris, hein…? murmura Orlane.

            Deux lèvres fraîches frôlèrent les siennes, une fois, deux fois, à la troisième le baiser devint plus appuyé, Orlane écartant doucement ses lèvres. Surprise, Jade ne savait plus trop quoi faire quand elle se prit un léger coup de pied dans le tibia.

— Aïe !!!

            Pour toute réponse, Orlane lécha lentement tout son visage, partant de son menton, passant par sa bouche et finissant sur son nez.

— Voilà ma chérie, tu es morte...

— J'ai cru que tu voulais m'arracher la langue ! miaula Jade, piquée au vif et en colère après ce qu'elle considérait comme un sale coup, son cœur cognant dans sa poitrine à un rythme infernal sous le coup de la peur

— Peut-être, murmura Orlane, ses lèvres collées à son oreille. Je recommence si tu veux… Je te préfère en colère qu'apathique… Ne redis plus jamais des choses pareilles. Je tiens à toi. Pas comme à un jouet, mais comme à une amie. Je n'ai jamais eu d'amie. J'aime discuter avec toi, ça me fait du bien.

            Oui, je tue des gens, mais pas toi. Oui, je suis atroce avec eux, mais pas avec toi. J'ai appris à t'apprécier, Jade, continua-t-elle de murmurer.

            C'est pas sympa ce que tu as dit, j'ai été gentille avec toi, moi. Je n'avais jamais été gentille avec personne. Et ne dis pas de bêtises, rien ne peut arrêter Lourna, rien. Tu t'en apercevras… Si elle avait vraiment voulu te tuer, tu serais enterrée depuis longtemps. Ton truc d'empathie ne t'aurait servi à rien. Demain matin, on déjeunera ensemble, toutes les deux, toi et le monstre, tiens… Tu m'expliqueras comment le monstre arrive parfois à te faire rire… déclara la jeune femme aux cheveux de jais, délaissant son oreille pour planter son regard gris dans le sien.

— Je regrette pour le monstre… J'ai vraiment cru... Pourquoi votre comportement ne change pas ? Je l'ai désactivé pourtant…

— C'est facile, ça, de dire après que tu regrettes, fit l'Immortelle en attrapant délicatement le collier de la jeune Atlante du bout des doigts, tirant très légèrement dessus par à coup, son regard toujours vrillé dans le sien. Enfin…

— Je suis vraiment désolée Orlane. Je… Moi aussi… essaya Jade, lui renvoyant un regard complètement désemparée au travers de ses grands yeux marrons.

— D'après toi tu es modifiée ? Tu es plus intelligente ? Laisse-moi rire…Tu dors dans nos bras toutes les nuits et tu n'as pas compris que Lourna voulait simplement que tu t'habitues à nous ? Que ce soit toi qui comprennes que tu ne risquais rien ? continua Orlane, tirant toujours doucement sur le collier par à coup.

            Elle a compris que tu étais seule, toute seule. Sais-tu seulement ce qu'est vraiment l'empathie ? Oui, je ne t'ai pas brisé le cou et on t'a épargnée dans la forêt. Mais l'empathie n'a rien à voir avec la tendresse, la gentillesse ou l'amour… Ton truc t'a gardée en vie au début, mais n'a en aucun cas influé sur le reste !

 — … Orlane ?

— C'est bon, tu as compris ? Je peux arrêter d'être sérieuse ? Ça me gonfle d'être sérieuse… Ça aussi, tu t'en rendras compte, s'amusa une nouvelle fois l'immortelle, lâchant le collier.

— Je ne savais pas… Je… Enfin, je… Vous aviez dit que je ne devais pas m'enfuir… Que vous me retrouveriez… Que…

— Tu es une Atlante… Ils sont tous morts depuis des éons… Tu veux aller où ? Même si on t'avait redonné ton armure, tu aurais fait quoi ? Traquer des trucs qui n'existent pas ? Tu as une chance abominable : Elle a décidé de te garder près d'elle, assena-t-elle en la lâchant doucement pour faire un pas vers Lourna. Oui, tu as été prisonnière… Un jour et demi !

            Ça fait presque un mois que l'on te traite comme une petite sœur, tu es longue à la détente… Tu n'as pas compris que tu nous plaisais ? Que l'on t'avait pour ainsi dire adoptée ? On se serait donné tout ce mal sinon ? conclut-elle en secouant la tête.

— Orlane, arrête s'il te plait, ça suffit, intima Lourna, tandis qu'elle voyait les larmes monter aux yeux de la jeune Atlante, qui tremblait à présent comme une feuille. Viens Jade, soupira-t-elle en ouvrant ses bras, attirant la jeune femme à elle, avant de la ceinturer lentement.

            Orlane soupira elle aussi et finit par demander au bout d'une vingtaine de secondes :

— Tu l'as endormie ?

— Oui.

— J'ai pas voulu être méchante…

— Je le sais, Orlane. Avoue tout de même que tu lui as joué un mauvais tour… Je t'ai laissée faire, mais bon… Comprends juste qu'elle est plus qu'émotive, tu t'en étais déjà aperçue, non ? Même si elle est vraiment en mission, comme elle semble le penser, crois-moi, elle doit se sentir désemparée. Elle est absolument seule… En coupant son amplificateur, elle a envoyé un SOS, c'est tout : Faites ce que vous voulez de moi, mais ne m'abandonnez pas, quitte à me tuer… Elle a eu une peur bleue qu'on lui rende sa liberté, tu peux me croire.

— On va la garder avec nous, hein ?

— On va essayer, oui. J'en ai autant envie que toi. Mais ça ne va pas être facile tous les jours, il faut que tu en sois consciente… Cela risque de poser pas mal de problème. Vous êtes le jour et la nuit.

 

 

        Quand Jade sortit de la torpeur dans laquelle on l'avait plongée, elle était debout, dans les bras de Lourna et se sentait au chaud, aimée et en sécurité. Elle sentit également Orlane, blottie dans son dos, ses bras autour de sa taille.

— Tu te sens mieux ? murmura la plus ancienne des immortelles.

— Oui, murmura Jade en réponse, se sentant effectivement beaucoup mieux, ayant l'impression d'avoir dormi pendant des heures, ainsi que d'avoir obtenu énormément de réponses à ses questions ou doutes pendant son sommeil. Ça fait longtemps que tu m'as prise dans tes bras ?

— Une petite heure, répondit Lourna en caressant ses cheveux.

— J'ai eu peur, Lourna.

— Oui, mais pas de nous, je le sais très bien. Il faut avancer, tu sais. On passe à autre chose ? Tu t'en sens capable, maintenant ?

— Oui. Oui, ça marche, reprit la jeune Atlante en souriant, se sentant à présent libéré d'un poids gigantesque, tandis que les deux femmes desserraient leurs étreintes, avant de lui frôler chacune les lèvres à tour de rôle.

— Bien, dis-moi, tu nous parlais d'un dossier ?

— Une sorte de boîte que je n'arrive pas à ouvrir, oui, répondit Jade, qui semblait réellement avoir repris du poil de la bête. Et son nom est curieux, ça ne veut rien dire…

— Elle s'appelle comment ta " boîte " ?

— C'est le dossier " Lournn-Go'Ha "… Ça n'a pas de sens…

— Non, en effet. Dis-moi, de quelle époque date cette " boîte " ?

— Ce dossier, fit Jade en souriant. Et bien, il doit dater de l'époque de mon armure, tu veux que je vérifie ?

— Oui, je veux bien.

            La jeune femme se retourna vers l'écran virtuel, qui illuminait toujours les sous-bois autour d'eux.

— Alors, voyons voir… Et bien … Génial… Mon armure n'a pas tenu un décompte exact de mon temps passé en stase, car j'étais bien en stase, avant d'être téléportée pour une raison inconnue ici… Mmmh, ben, plus de 11 000 ans, je dirais. Mais c'est très approximatif…. Pourquoi tu veux savoir ça ?

— Et bien tout simplement parce que ce " dossier ", comme tu l'appelles, porte mon nom, mon véritable nom…

— Ton vrai nom… Comment ça, ton vrai nom ?

            Même Orlane semblait interrogative.

— C'est le nom que je m'étais choisi. Comme je te l'ai dit, je n'ai pas connu mes parents. Aussi, quand il m'a fallu, comment dire, " interagir " avec des humains, c'est le premier que l'on m'ait donné…

— Pourquoi celui-ci plutôt qu'un autre ?

— A l'époque, les gens avait des déités pour absolument tout, pour les forêts, pour les plaines, pour les cours d'eau, pour les cailloux… C'était le nom que donnait une tribu à un lac, en Afrique. Au coucher du soleil, ses eaux naturellement rouges devenaient absolument magnifiques. Une véritable splendeur.

            A l'époque, ma soif était irrésistible, rien à voir avec celle d'Orlane, qui de deux " repas " par semaine est tombée à un. Non, il m'en fallait au moins un par jour. Je traînais souvent près de ce lac, qui était très grand. Et un jour, des chasseurs ont semble-t-il décidé qu'il y avait trop de disparitions. Ils se sont séparés en petits groupes, et m'ont traquée.

            Je n'avais ni dieu, ni maître. Je suis tombée sur l'un de ces groupes, et je me suis amusée… C'était sur la rive sud du lac. Et quand un autre groupe est, lui aussi, arrivé sur les lieux, sans doute attiré par les cris, ils m'ont vue… Ils ont vu les corps autour de moi.

            J'étais rouge de leur sang. Ils ont certainement cru que j'étais la divinité du lac, et se sont enfuis en criant ce nom, qui m'a beaucoup plus. Voilà, vous savez tout, dit-elle dans un sourire.

— Pourquoi en avoir changé ?

— Orlane ne s'en souvient pas, mais c'est elle qui est à l'origine de ce changement.

— Moi ?

— Oui, fit gentiment Lourna. Mais mon vrai nom est bien Lournn-Go'Ha. Comment ton armure peut-elle avoir un " dossier " à ce nom ?

— Ben je ne sais pas…

— Lourna, comment ai-je pu oublier ce nom, si tu me l'as dit ?

            Son amie la fit taire en posant un doigt sur sa bouche.

— Plus tard, si tu le veux, on en parlera, mais plus tard, d'accord ?

— Tu promets ? demanda Orlane.

— Oui, bien sûr que oui, murmura-t-elle.

— Bon, ben, en attendant, je ne vois pas comment l'ouvrir, ce dossier…

— On va rentrer, il se fait tard, ou plutôt, tôt, de toute façon, conclut Lourna.

— Tu ne veux pas continuer à essayer ? Tu ne veux pas savoir ? s'étonna Jade.

— Rien ne presse. On va recacher ton armure, et on reviendra. On va aller dormir.

— Oh, tu ne me laisses pas la récupérer ? fit une Jade visiblement déçue.

— Non, je ne vois pas où la cacher à l'auberge, et ici, elle est en sécurité, continua-t-elle. On va remettre les pierres en place. Allez Orlane !

            Les deux filles remirent les roches en place devant une Jade qui faisait une moue des plus dubitatives.

— Allez, on rentre. Tu n'as pas sommeil ?

            Après une légère hésitation, celle-ci fit oui de la tête.

— Tu as raison, oui, je commence à avoir sommeil.

— On a deux bonnes heures de marche. On ne peut pas courir, avec toi… Tu verras, tu seras contente d'arriver.

— Lournn-Go'Ha ?

            Celle-ci fit une minuscule pause, avant de répondre :

— Oui, Jade ?

— Je voudrais parler franchement.

— C'est la meilleure façon de parler…

            Jade rassembla ses pensées quelques instants, essayant de trouver des mots et des phrases simples, puis se lança :

— Vous êtes au-dessus du commun des mortels, toi et Orlane. Vous pouvez faire ce qui vous chante, tout le temps.

Une pause, que personne n'interrompit, Orlane prenant sa main dans la sienne.

 — Vous êtes magnifiques, rapides, fortes, intelligentes et mortelles...

Une nouvelle pause, puis :

 — Vous me faites l'effet d'une véritable drogue. Et ça me fait très peur. Pas la peur que j'éprouvais sans mon bouclier "psy", non, c'est autre chose, de plus sournois. Je…

            Lourna l'apaisa d'un geste, resta elle aussi silencieuse quelques instants, puis déclara :

— Si tu le veux, on peut faire un point.

            L'intéressée hocha la tête, approbatrice.

— Nous ne nous sommes pas rencontrées de la meilleure façon possible, je l'avoue. Ton amplificateur d'empathie a dû jouer un rôle énorme dans le fait que tu sois restée en vie, au tout début, quand on t'a extraite de ta boîte de métal, c'est plus que certain.

Depuis un mois, tu joues le rôle de la souris, cernée par deux chats, qui au lieu de te manger, te font des câlins… Ce n'est pas et de loin, une situation normale. Et chez certaines personnes, cela peut effectivement créer une dépendance terrible. Le simple fait qu'il te semble frôler la mort à chaque pas tout en sachant pertinemment - ne le nie pas- qu'elle ne te frappera pas, doit te faire tourner la tête, pour dire les choses simplement. Tu comprends ce que je suis en train de t'expliquer ?

— Oui… Oui, c'est exactement ça… C'est bien ce que je ressens…

— Ça c'était pour le côté drogue, sourit Lournn-Go'Ha. Reste le côté peur…

            Tu penses avoir une morale, une éthique, une conception de la vie en général, Jade, dont nous sommes absolument dépourvues fit Lournn-Go'Ha en secouant la tête. Tu es pudique, pas nous. Quand je dis pudeur, je ne parle pas simplement de se promener nue. Non, je parle de la pudeur en général. Car te promener nue ne te dérange pas… Mais tu n'avais, ça non plus, jamais dû t'en rendre compte…

            Par contre, oui, tu respectes la vie. Pas nous. Enfin, encore que cela puisse dépendre. Ni Orlane, ni moi, n'avons jamais touché à un seul cheveu d'un enfant, par exemple. Comme tu nous l'as affirmé, nous sommes une sorte de drogue pour toi, alors que tout chez nous devrait te dégoûter, te repousser… Et tu ne trouves pas ça logique du tout… N'est-ce pas ?

— Oui, murmura la jeune femme, sa main toujours dans celle d'Orlane.

— Tu as peur, car tu t'aperçois que toutes tes convictions, ou du moins une grande partie, ne sont que façade. Et cela t'effraie… Si j'enlève le fait qu'Orlane doivent manger, que te reste t'il à nous reprocher ?

— Et bien, par exemple, vous êtes deux femmes. Vous vivez ensemble et vous faites l'amour… Et vous, vous, enfin, vous n'avez aucune morale quoi…

— D'accord. Cherche bien. Prends le temps de réfléchir. Posément. Ne réponds pas avant au moins une minute. Où est le problème ? Faisons-nous du mal autour de nous ? Tu as eu un mois pour nous observer. Encore une fois, je ne parle pas du fait qu'Orlane ait besoin de se nourrir.

            Une minute s'écoula avant que Jade ne murmure :

— Non, je ne vois rien de mal.

— Et ça t'arrache presque la bouche de le dire, n'est-ce pas ? Tu as peur de devenir comme nous. Tu as peur de la liberté, peur de ce qu'elle implique. Peur de devoir vivre sans personne pour te fixer des règles.

            La plupart des règles, vois-tu, sont édifiées par des gens qui ne les respectent pas eux même. Pour contrôler les foules, en fait. Tu t'en rendras compte. Pour ce qui est de devenir comme nous, je suis navrée de te le dire, mais mis à part pour ce que tu appelles frotti frotta, elle m'avait amusé, celle-là, c'est déjà le cas. Désolée de te mettre en face de la vérité, mais tu es une véritable louve, ma chérie. Tu adores le contact d'Orlane, et le mien. On ne peut pas tricher avec moi… Tu ne réagis pas quand elle te mordille, quand on te frôle les lèvres, ou quand on te prend dans nos bras. Tu en es même venue inconsciemment à nous imiter, et ce en à peine une semaine.

Jade continuait à marcher sans rien dire, regardant ses pieds.

 — Il n'y a plus qu'une chose qui peut encore t'ennuyer, à partir du moment où tu auras bien assimilé ce que je viens de te dire : Devenir comme nous, vraiment comme nous. Que je te morde, en fait. Désolée, ça ne marche pas comme ça. Je n'ai aucune idée de la façon dont Orlane est devenue comme moi, peut-être l'était-elle déjà sans le savoir ? Donc, tu ne risques rien.

            Si j'ai bien suivi, tu es la dernière de ton espèce. Plus personne n'est là pour te juger, alors, profites-en ! Il y a autre chose ?

— Oui, un peu…

— Oui ?

— Je n'ai pas trop envie de regarder Orlane manger quelqu'un…

— On se le garde pour nous deux, ça, ne t'inquiète pas, ça n'arrivera pas non plus. Tu te sens mieux ?

— Oui, je crois, fit-elle, semblant apaisée

 

 

__________________________________________________________________________

Et voilà. Si vous êtes arrivé ici par hasard et que le texte vous plait, le début du livre est ici.

Orlane peut apparemment se montrer taquine, douce, avec qui lui plait. Elle semble avoir d'innombrable facettes. Que se passerait il, si l'on forçait le monstre à reprendre le dessus ? Si une, ou même plusieurs personnes, s'arrangeaient pour la rendre réellement folle de rage ?  Le sang de la colère, vous attend.

N'hésitez pas à laisser un commentaire, en bien ou en mal. Cela permet d'échanger !

Deux petits blogs que j'aimerais faire partager, celui de Tiphaine et celui de Collynne.

L'image illustrant ce chapitre provient, une nouvelle fois, de Pixabay.

Bonnes lectures à toutes et à tous !

                                                                   Peter.

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Antoine DELOUHANS 05/02/2017 20:36

Bonsoir Peter,
Enfin j'ai pu me mettre de côté pour lire un chapitre de plus et j'aime vraiment beaucoup. C'est tout à fait le genre d'histoire que j'aimerais avoir dans ma bibliothèque un jour, en tout cas pour l'instant ;)
C'est fluide et les personnages gagnent en profondeur. :)
Bonne soirée
Antoine

Peter Dussoni 05/02/2017 21:16

Bonsoir Antoine.
Merci beaucoup pour votre commentaire. Il fait extrêmement plaisir. j'espère que la suite du roman vous plaira. J'ai énormément misé sur les interactions avec les personnages et leurs gammes de sentiments. Du coup, l'action n'est pas des plus présente. J'ai tout de même essayé dans émailler quelque peu le livre.
Je suis navré, mais en ce moment, le temps me manque cruellement. J'ai deux articles de retard sur votre blog. mais je préfère me poser tranquillement, plutôt que de les lire en biais...
Je suis content de lire que les personnages gagnent en profondeur. les faire paraitre le plus vivant possible a été mon leitmotive durant mes deux ans d'écriture.
Bonne soirée,
Peter.

TiphaineLUE 18/12/2016 00:33

J'adore ce livre !!!!!!!!! L'histoire nous happe dès qu'on a lu quelques mots, et, je pense que si un jour il sortait en version papier, je l'achèterai direct. Cet univers est pourtant totalement décalé du mien, qui est plutôt enfantin avec une pointe de macabre. En tout cas le "style" de la narration et le language collent bien au texte et entraînent dans le monde du livre justement.
Je ne sais pas si je suis très compréhensible.
Et merci d'avoir mis les liens pour le blog de Collynne et le mien :)
Tiphaine.

Peter Dussoni 18/12/2016 11:43

Merci beaucoup pour ces commentaires chaleureux :) Ils font extrêmement plaisir.
Bientôt la suite. Orlane en colère... Comme d'habitude, j'ai du mal à trouver un titre et une photo ! :p

Maëlle B. F. 16/12/2016 11:03

Toujours aussi bien :) Hâte d'en savoir plus sur Orlane aussi !

Maëlle B. F. 16/12/2016 19:04

Ah ah c'est marrant parce que moi aussi c'est mon personnage préféré pour l'instant (j'aime beaucoup les autres bien sûr).

Peter Dussoni 16/12/2016 12:52

C'est gentil. Orlane est mon personnage préféré. Celle qui évoluera le plus. La plupart du temps, les gens qui ont lu le livre ont préféré Jade ou Lourna.
On la voit en colère dans le prochain chapitre. Peu de choses peuvent l’arrêter...
Encore merci pour tes commentaires. Ça fait toujours plaisir.

Peter Dussoni 15/12/2016 10:51

J'adore les fausses manips !
Bon ben il est daté du 12....
Pas bien grave ^^

Peter Dussoni 15/12/2016 20:34

D’où l’intérêt, peut être, de s’inscrire à la mailing liste... Il y a de grande chance, avec trois jours de retard, que la plupart des readers l'ai déjà au fin fond du placard, ce chapitre. Tans pis, j'avais qu'a pas me planter. Au pire, rendez-vous au prochain chapitre. j'en profite pour saluer et remercier toutes les personnes qui me suivent. Bonne soirée !
Peter.