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L'Orichalque, un roman de Peter Dussoni.

Chapitre 14 : J'avais presque 15 ans...

Chapitre 14 : J'avais presque 15 ans...

A la demande de Jade, elles restèrent trois jours sur place, à se reposer et à discuter. Le troisième soir, Orlane et Lournn-Go'Ha partirent chasser. Jade les regarda partir avec un air indéfinissable dans le regard. Quand elles revinrent, quelques heures après, ce fut pour constater que Jade avait changé de couverture. Orlane et Lourna se regardèrent un long moment, avant de décider d'en prendre une autre, sans faire de bruit. Cela devait faire une demi-heure qu'elles étaient couchées quand elles entendirent un léger bruit, anormal. Elles mirent presque une minute à se rendre compte que Jade pleurait doucement.

            Lourna finit par chuchoter, inaudible pour tout autre qu'Orlane.

— Il n'y a que toi qui puisses régler ça, ma chérie. Elle ne nous hait pas. Elle ne nous en veut pas. Elle est simplement immensément triste. Lui expliquer une énième fois ne changera rien. La secouer non plus. Et lui dire que c'est comme ça et pas autrement, encore moins. Je ne mange plus Orlane. Je n'en ai plus besoin. A toi de voir où tu en es réellement. A toi de décider de ce que tu veux, réellement. Elle t'aime du fond du cœur, et ça la ravage d'autant plus. Elle voudrait pouvoir te détester pour ce que tu fais, mais elle en est complètement incapable.

            Orlane demeura encore un moment allongée à côté de son amante, avant de prendre sa décision. Elle se leva sans bruit et se dirigea vers Jade, avant de se mettre à genoux à côté d'elle.

— Jade, chuchota-t-elle. Jade, écoute-moi, fit-elle en effleurant ses cheveux. Je voudrais parler avec toi, dit-elle, n'obtenant pas de réponse. Mais pas ici, pas comme ça, continua t-elle à murmurer. C'est presque la pleine lune, il n'y a pas de nuage, je voudrais aller promener avec toi. Sur la route, on y verra presque comme en plein jour, tu pourras marcher sans problème. Jade, murmura-t-elle à nouveau après un instant de silence.

— Tu lui as fait mal ? demanda Jade, roulée en boule sur sa couverture.

            Orlane se mordilla les lèvres, préférant de loin ne pas répondre.

— Laisse-moi une chance, s'il te plait. Juste toi et moi. J'ai envie de parler. Ne me repousse pas, Jade. Ne me fais pas ça ce soir… Je ne suis jamais allée vers personne. Ne m'humilie pas…

            Elle avait ses deux mains sur ses genoux et sa voix semblait malheureuse, voire, emplie de douleur. Jade se retourna lentement, posant ses grands yeux sur le visage de l'immortelle.

— D'accord, ça marche, chuchota-t-elle. Le temps de trouver mes chaussures…

            Une fois arrivées sur le chemin, elles firent quelques pas côte à côte avant qu'Orlane ne cherche à lui prendre la main. Elle sentit le petit poing fermé s'ouvrir à son contact et les doigts de Jade glisser dans les siens.

            Effectivement, la lune éclairait la forêt de façon largement suffisante pour pouvoir s'y déplacer sans problème. Nombre d'oiseaux, perturbés par la lumière de la Lune, chantaient comme en plein jour.

" La forêt est très belle, la nuit, éclairée comme ça, songea Jade. "

— Tu me détestes ? commença Orlane.

Elle sentit la petite main resserrer sa prise sur la sienne.

— Non.

            Elles marchèrent encore plusieurs minutes avant qu'Orlane ne réussisse à poser une nouvelle question :

— Je te rends malheureuse ?

            Les confidences ne sont pas toujours choses aisées à exprimer. D'autant plus quand on aime une personne et que l'on ne sait pas comment faire pour ne pas la blesser ou lui faire du mal. Jade resta silencieuse plusieurs minutes. Et seule sa main serrant celle d'Orlane indiquait à celle-ci que, pour le moment, tout allait bien.

— Un petit peu, oui, finit-elle par lâcher, au bout d'un petit moment, dans un murmure.

— Je t'aime, tu sais… hésita Orlane, arrachant un sourire à Jade.

— Tout va bien alors, si tu m'aimes. On est sauvé…

— Tu te moques de moi…

— Un petit peu, oui. Qui aime bien châtie bien…

            Il y eu encore un long silence, puis Orlane demanda :

— Comment tout ça va finir, Jade ?

— Pour les Atlantes ?

— Non, je veux dire, entre toi et moi, cette nuit…

            Après quelques hésitations, Jade murmura à nouveau :

— Pour tout avouer, Je suis heureuse d'être avec toi et de pouvoir parler librement, même si ce n'est pas facile. Je me sens bien. On a toute la nuit devant nous… Je t'aime aussi. Alors je pense très sincèrement qu'il n'y a aucune raison pour que cela finisse mal.

Elles marchèrent lentement presque une demi-heure, le long du chemin, se tenant par la main, profitant du moment qui s'offrait à elles, jusqu'à ce qu'Orlane déclare :

— Avant ma naissance, Lourna a essayé avec les animaux. Ça ne marche pas, leur sang ne nourrit pas. Je lui avais posé la question, par curiosité. Même si je ne comprends absolument pas la différence.

— Je l'ignorais, avoua Jade, je pensais que c'était une question de goût ou un choix personnel.

— De toute manière, même si j'avais eu le choix, cela aurait effectivement été un choix très personnel.

            " Et nous y voilà, songea Jade, c'est cette nuit ou rien… "

— Tu me reproches de faire souffrir des humains.

— Non !

— Et bien heu, si…

— Non, je ne te le reproche pas, c'est dans ta nature. Mais comprends que ça me rende malheureuse, murmura Jade, se gardant bien de hausser le ton. J'en ai mal au ventre, quand je vous vois partir, en pensant à ce qui va se passer, tu comprends ? J'étais déjà mal, le jour où l'on a rattrapé les dragons. Et pourtant ils ont mérité leur sort… chuchota-t-elle.

            Mais tu traques et tortures des gens qui n'ont peut-être jamais fait de mal à personne, tu comprends. Juste par plaisir. Alors, oui, ça me rend triste. Apelle ça de l'empathie si tu veux, car c'est peut-être ça. Mais je ressens la souffrance d'autrui, et ça me fait mal, terriblement mal…

            Il y eu un nouveau silence, puis Orlane demanda, continuant elle aussi de parler doucement :

— Ce n'est pas une question de morale, alors ?

— Non ma chérie, ce n'est pas une question de morale. Quand je vois ce que les êtres humains sont capables de s'infliger les uns aux autres…

            Et sa petite main serrait toujours celle d'Orlane avec force.

— Que tu manges, je le comprends, reprit-elle. On naît comme on naît, enfin, bon presque, dans ton cas, dit-elle avec un faible sourire. Mais pourquoi les faire souffrir ? C'est par mimétisme avec Lourna ? Elle les faisait souffrir, elle aussi ? Vous avez épargné le père de Solange, car sa femme, enceinte, t'a suppliée. Mais combien de femmes enceintes ou avec des enfants, n'ont jamais vu leur mari rentrer, parce que tu étais passée par là ?

— Non, fit à nouveau Orlane dans un murmure. Non, ça avait passé à Lourna depuis longtemps… Elle leur tombait dessus, les vidait rapidement et passait à autre chose… Et pour le reste, je ne me suis jamais trop posée de questions…

— Pourtant, vous chassez bien ensemble… Pourquoi es-tu, toi, si " méchante ", si je peux me permettre de dire ça, hésita une nouvelle fois la jeune Atlante.

            Orlane réfléchit longuement, avant de répondre d'une voix hésitante, elle aussi, ne paraissant pas sûre de sa réponse :

— Je pense que quelque part, en fait je me venge… C'est presque de la haine. En parler me fait du bien… Je mets le doigt sur des trucs auxquels je ne réfléchissais pas. Ça à commencer quand j'ai commencé à boire. Mais là ce n'était même pas un jeu. Je frappais violemment, en fait, c'était vraiment du massacre. Je tapais, je tapais et les entendre hurler me faisait tellement de bien…

— Des femmes aussi ?

— Parfois, éluda Orlane, parfois, tu n'as pas le choix. Mais elles, je ne jouais pas avec. Je faisais vite.

            Jade ralentit progressivement, jusqu'à s'arrêter, tout en gardant toujours sa main dans celle d'Orlane. Elle regarda le visage de l'immortelle, magnifique, dont les contours étaient encore adoucis par la lumière lunaire.

— Tu es train de m'expliquer, que sept-cents ans plus tard, tu te venges de gens qui sont morts depuis tout ce temps ? Car c'est bien ça, quand tu en choppes un, car je pense que c'est le terme, tu lui fais payer ce que l'on t'a fait subir il y a sept siècles ? Je ne suis pas stupide Orlane. Et Lournn-Go'Ha m'a suffisamment expliqué le sens du mot jamais pour que je ne l'oublie… Jamais, justement.

— Elle t'a fait du mal, hein ? Il faut l'excuser, tu sais. On ne te connaissait pas, et comme toujours, elle a d'abord cherché à me protéger, fit-elle en passant sa main le long de la joue de Jade, remontant dans ses cheveux. Mais oui, tu as raison, c'est de la vengeance… On remarche, s'il te plait ?

            Jade fit oui de la tête et elles reprirent leur chemin.

— J'avais presque quinze ans, commença-t-elle au bout de quelques secondes. Je n'avais plus mes parents. Je ne vais pas en rajouter, ça n'en vaut pas la peine. Je gardais des moutons, c'était presque l'hiver, et la première neige venait de tomber. Je rassemblais ma dizaine de bêtes, quand ils sont arrivés. Ils étaient quatre. Ils devaient avoir au moins une vingtaine d'années chacun, murmura-t-elle. Ils me sont tous passés dessus. Je ne me rappelle pas avoir à nouveau hurlé comme j'ai hurlé ce jour-là. C'était ignoble…

            J'ai fini par m'évanouir et je pense qu'ils m'ont laissée pour morte. Quand je suis revenue à moi, ça me brûlait à l'intérieur, c'était abominable. Et je me sentais sale, tellement sale. Je me suis relevée et je suis partie, je voulais mourir, je m'en souviens tellement bien…

            J'ai pris la direction des bois, je marchais droit devant moi, en attendant la mort. L'épuisement ou une bête sauvage, je m'en moquais, poursuivit-elle avec un faible sourire. Et je suis effectivement tombée sur une bête sauvage. La plus terrible de toutes… Je me suis même effondrée sur elle. Je n'ai jamais su à quoi je devais d'avoir la vie sauve. Elle ne me l'a jamais dit. Mais elle m'a épargné.

            Quand je me suis réveillée, j'étais bien au chaud, nue, emmitouflée dans des couvertures, qu'elle avait déposées sur moi. Je ne le savais pas, mais elle m'avait soignée. On était sous une petite avancée rocheuse, à l'abri de la neige et du vent, protégée par des arbres. C'était la nuit. Elle avait allumé un feu et je n'avais plus du tout mal. Elle m'a souri et j'ai vu ses dents. Mais son sourire était tellement beau, tellement franc. Elle m'a tendu un morceau de viande cuite. Je me suis assise pour le manger, avec les mains… Elle m'a affirmé que j'étais en sécurité, que rien au monde, absolument rien, ne pouvait m'arriver tant qu'elle était là. Elle m'a recommandé de dormir, m'expliquant que ça me ferait du bien. Elle a posé sa main sur mon front et j'ai sombré dans le néant.

            Quand j'ai fini par émerger à nouveau, elle était toujours là, elle entretenait le feu. Elle m'a à nouveau souri, m'a dit que j'avais dormi presque dix heures et que je devais avoir faim. J'ai fait signe que oui et elle m'a fait cuire de la viande, une nouvelle fois. Je ne sais plus ce que c'était. J'étais tellement bien... Elle m'a dit vouloir me ramener chez moi. Mais j'ai expliqué que je n'en avais pas, de chez moi, que je n'avais plus mes parents, et que de toute façon, j'aurais très peur d'y retourner.

            Et là… Elle m'a demandé pourquoi, d'un ton innocent, mais je n'ai rien osé répondre, tellement j'avais honte. Elle semblait avoir vingt-cinq ans et était adorable avec moi. Personne n'avait jamais été aussi gentil avec moi.

            Elle m'a redemandé une nouvelle fois pourquoi j'avais peur. Puis, devant mon silence, elle m'a répondu que ce n'était pas grave. Elle m'a pris dans ses bras, me laissant emmitouflée dans les couvertures. Il neigeait un peu, je m'en souviens également, mais j'étais bien au chaud, tout contre elle. Et, sans que je sache comment à l'époque, elle a remonté ma trace, jusqu'à l'endroit où…

            Je l'ai vue regarder le sol, pourtant couvert de neige et respirer l'air à s'en saturer les poumons. Elle les a tous retrouvés, Jade. Elle les a tous tués… J'aurais dû avoir peur, certainement, mais je ne voulais plus me séparer d'elle. Enfin, je ne devais pas être très nette au départ non plus…

— Ça a dû être atroce… fit Jade en repensant à la mère de Solange.

— C'est le mot.

— Et jamais plus un homme… Tu sais, heu, ce ne sont pas tous des monstres… Mmmh, comment dire… C'était il y a 700 ans tout de même, tu aurais pu essayer par curiosité, non ?

— J'ai cette image qui s'affiche en permanence, Jade. Lourna ne m'aurait rien dit, c'est sûr et certain. Mais non… Je t'avoue que je n'en ai pas envie du tout…

— Bon ben, c'est sûr que si tu avais pu en connaître un sympa depuis tout ce temps, ça aurait changé pas mal de choses, hein…

— Ben…

— Moui, bon… Donc, en fait, tous ceux que tu choppes morflent à cause de quatre connards, morts depuis sept-cents ans, on est bien d'accord ? Et quand je dis morts, ça n'a pas dû être une partie de plaisir, pour eux, de passer de l'autre côté, connaissant Lourna…

— Non, elle a été abominable… Vraiment abominable… Mais ça m'a fait du bien, si tu savais. J'avais eu tellement mal…

— Ils doivent bien rigoler au fond de leur trou, note… Sept-cents ans après ils sont encore capables de te faire souffrir…

— C'est sûr que dit comme ça, fit Orlane en regardant ses pieds, tout en marchant.

— Et Lourna n'a jamais rien dit ? Jamais d'allusion ?

— Non, comme tu l'as déjà dit, elle me passe tout… Et au fond, je pense qu'elle s'en moque. Si tu n'étais pas là, je n'aurais pas besoin de réfléchir, je crois…

— Voui… Ben…

— Mais je suis contente que tu sois là, hein, fit Orlane précipitamment.

— C'est gentil, ça…

— On va peut-être faire demi-tour…

— Oui, on est loin, là. Et Lourna, ça ne la dérangeait pas de nous laisser partir toutes

les deux ?

— Non, pas du tout. Elle m'a expliqué que c'était un souci que je devais régler ou du moins, essayer de régler seule.

— Tu sais tout, Orlane. Donc bon…

— Pareil pour moi, je t'ai tout dit…

— Ben il ne reste peut-être plus qu'à essayer de faire des efforts l'une l'autre, émit timidement Jade.

— Oui, fit Orlane d'une petite voix, on va faire ça…

 

 

Voilà, les personnages finissent de se caler doucement entre eux.

Si ce chapitre vous a plu, et que vous êtes arrivé ici par hasard, vous serez peut être intéressé par le début du roman. Vous pouvez attaquer par le Prologue.

Envie de lire la suite ? Tu mérites bien de vivre vous attends :)

N'hésitez pas à laisser un com, en bien, ou en mal.

L'image d'illustration de ce chapitre provient de Pixabay.

Bonnes lectures à toutes et à tous,

                            Peter.

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Maëlle B. F. 06/02/2017 14:25

J'ai bien aimé ce chapître. Le fait que Lourna de toute façon s'en moque et qu'Orlane ne s'est jamais posé la question de la légitimité de ses actes : elle se sent libre de faire ce qu'elle veut, sans contrainte...Mais le contact de Jade lui fait prendre conscience de ses responsabilités.

Peter Dussoni 06/02/2017 17:07

Bonjour Maëlle.
Oui, Jade va bien finir par réussir à les humaniser...
Par contre, Difficile d'être certain que Lourna s'en moque. Personne ne lui a clairement posé la question. Ne dit on pas que l'on ne connait jamais vraiment la personne avec qui l'on vit ?
Merci pour ton passage, je vais répondre à tes deux autres commentaires sur le chapitre suivant ^^

TiphaineLUE 31/01/2017 21:17

Oh...

TiphaineLUE 02/02/2017 19:36

Triste...

Peter Dussoni 01/02/2017 10:33

Bonjour Thiphaine.
Triste pour Orlane ?
Déçue par ce chapitre ?
Développez ^^
Bonne journée :)
Peter.