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L'Orichalque, un roman de Peter Dussoni.

Chapitre 15 : Tu mérites bien de vivre.

Chapitre 15 : Tu mérites bien de vivre.

            Lournn-Go’Ha ne fit aucun commentaire à l’arrivée des deux jeunes femmes, très tôt le matin. Jade ne désirait qu’une seule chose, se coucher… Lourna approuva mais déclara néanmoins :

— Tu es claquée, ça se voit, oui. Tu vas dormir, on n’est pas pressées de partir d’ici de toute façon. Par contre, avant, tu peux me montrer comment se servir de ton interface ? Ton armure accepterait que je la touche ?

— Heu, oui oui, pas de problème, déclara une Jade vaguement étonnée par la demande de son amie. Je t’active juste l’écran Holo, pas le reste… Pose ta main dessus, oui, comme ça c’est bon, confirma-t-elle alors que Lourna posait sa main sur le plastron en orichalque. Alors…

           Jade effleura plusieurs runes et modifia plusieurs paramètres.

— Voilà, pour ouvrir un dossier c’est comme ça, pour le fermer, tu fais ça, pour lire un contenu, c’est pas compliqué non plus…

            Elle expliqua les commandes de base à Lourna pendant dix bonnes minutes, avant de demander si Orlane voulait y avoir accès aussi. Mais Lournn-Go’Ha répondit par la négative. Du moins pour le moment, précisa-t-elle.

— Va dormir maintenant, tu ne tiens plus debout et... Merci, fit-elle dans un sourire.

            Jade acquiesça de la tête avant de se rouler en boule sur l’une des couvertures et de s’endormir immédiatement.

                 A son réveil, quelques heures plus tard, Lournn-Go’Ha était toujours sur l’interface et la jeune Atlante décida de s’approcher gentiment pour lui donner quelques conseils supplémentaires, pour finir par s’apercevoir que son amie n’en avait nul besoin. Elle semblait deviner ce qu’il fallait faire à l’instinct et passait d’un dossier à l’autre à une vitesse incroyable. Avec un sourire, elle expliqua à Jade qu’elle trouvait son bonheur et qu’elle apprenait une somme de choses incroyables.

— Oui, je veux bien te croire… Bon… Et bien… Mmmh, on se fait une tisane, Orlane ?

— Oui, oui, volontiers, j’arrive.

— Il n’y a presque plus de miel…

— Une catastrophe, ça…

— Moui, je ne sais comment on va faire, sourit-elle, avec un petit air malicieux.

— Ben on va aller en chercher, tout simplement. On va bien trouver une ruche, non ? C’est bien la saison, si je ne me trompe…

— Mais ça pique, une abeille…

— Oui, mais bon, elles ne me font pas grand mal, tu sais, sourit Orlane.

— Sinon, il reste quoi à manger ? J’en ai un peu marre du lard, j’avoue…

— Madame a des goûts de luxe ?

— C’est sûr que toi, question régime alimentaire, on ne peut pas dire que tu varies énormément, n’est-ce pas ?

— On va aller à la chasse et chercher du miel en même temps. Je t’emmène.

— La chasse ?

— Oui, tuer une boule de poils innocente, tu sais ?

— Oh… Oui, c’est gentil. Du lapin, j’aimerais bien du lapin, déclara-t-elle avec un franc sourire.

— Et si je te dis que ça me rend triste, de tuer un lapin ?

— Oh… fit Jade dont le visage se défigura.

— Je te taquine, je plaisante, tu l’auras ton lapin, ne t’inquiète pas !

— Orlane ?

— Oui ?

— Ne recommence plus jamais ça, s’il te plait, dit-elle au bord des larmes. J’ai eu l’impression que tu me plantais un poignard dans le cœur. C’était cruel…

— C’était pas méchant, murmura Orlane, ennuyée.

            " Ha les filles, songea Lournn-Go’Ha. Les filles, les filles, les filles. Tellement compliquées… Toujours à fleur de peau… Depuis que Jade est arrivée, tout est si différent… Bon après je le reconnais volontiers, tout est également devenu beaucoup plus intéressant aussi. Mmmh, c’est quoi ça ? Un code de protection ? Han, han, han, Huit chiffres… Cela ne doit pas être bien difficile, " songea-t-elle alors que ses deux amies s’enfonçaient dans les bois.

— Pour trouver du miel, expliqua Orlane, c’est pas compliqué, il faut suivre une abeille pleine de pollens.

— Et comment on la suit ?

— Ben, tu marches ou tu cours derrière et tu ne la lâches pas des yeux.

            "Le pire, songea Jade, c’est que je suis sûre qu’elle ne plaisante pas…" Effectivement, Orlane ne tarda pas à identifier une abeille dont les pattes étaient couvertes de la précieuse substance. Jade se contenta de la suivre, parfois de loin, quand elle se mettait à courir, pour finalement déboucher à sa suite dans une clairière au sommet d'une petite colline, où se trouvaient… des ruches. Ruches, qui semblaient néanmoins plus ou moins abandonnées. L'une d'entre elles, en bien meilleur état que les autres, creusée dans un ancien tronc d'arbre, semblait abriter toute une colonie de ces petits insectes vrombissants.

— Curieux, des ruches ici, tout de même, non ? demanda Jade.

— Une ancienne bâtisse dans les parages, sûrement… Bon, je ne vais pas chasser avec du miel dans les bras. On sait où c'est, à présent. On va trouver ton lapin et on revient ensuite. D'accord ?

— Oui, d'accord.

— Bon par contre, j'a-do-re boire la tisane avec toi. Pour moi c'est un moment très fort… On la prépare, on la boit toutes les deux, souvent on se brûle un peu les mains… On en profite pour discuter. Enfin, pour moi, c'est un moment très spécial, qui nous appartient, à toi et à moi.

— Heu, oui ? Moi aussi j'aime bien boire ma tisane avec toi… Mmmh…?

— Mais bon, grimaça Orlane, avant de te rencontrer, j'en buvais une tous les six mois, tu comprends, là, on doit dépasser le litre par jour…

— Oui, certainement, répondit Jade, dubitative, en posant ses grands yeux marron sur le visage de son amie.

— Et en fait, il m'arrive à présent un truc que j'avais oublié depuis plusieurs centaines d'années… Tu me suis ?

— Franchement, non… Je suis navrée, mais pas du tout, fit une Jade des plus curieuses.

— Le genre de truc où, au bout d'un moment, tu ne peux plus te retenir… Tu ne vois toujours pas ?

— Oh, rougit légèrement Jade. Ha mais je croyais que… Enfin, oui bien sûr, vas-y, je t'attends…

— C'est sympa ! affirma Orlane en s'éloignant derrière les buissons.

— Ça fait longtemps ? demanda-t-elle à travers la végétation.

— Quelques jours, oui, la première fois je n'ai pas trop compris ce qui m'arrivait, je t'avoue… Le temps que je pige… Enfin bon, c'est pas super pratique quand même… J'avoue que je m'en passais volontiers…

— Ben ne bois plus de tisane… Toi au moins tu as le choix… Moi, ce n'est pas d'arrêter la tisane qui changera grand-chose, c'est le monde merveilleux des femmes, ça…

— Hors de question, lança Orlane en surgissant des fourrées. Je te l'ai dit, c'est nos petits moments à nous, ça. Allez, on va voir pour ta boule de poils…

            La boule de poils en question se matérialisa sous la forme d'un lapin de garenne de taille moyenne, qu'Orlane abattit d'un jet de pierre exécuté avec une précision et une force inhumaine.

            Jade alla le ramasser en courant, en criant :

— Tu l'as eu !

— Evidemment, renifla Orlane, néanmoins amusée par la réaction de son amie. Il est beau ?

— Oui, oui il est pas mal, il est superbe.

— On récupère le miel et on retourne voir Lourna, ça marche ?

— Oui, bien sûr, encore merci pour la viande, sourit Jade.

— Ton armure ne peut pas te nourrir, au fait ?

— Si, mais bon, j'aime bien manger…

            Orlane se retint in extrémis de persifler. " N'est-ce pas… " pensa-t-elle. Récupérer le miel ne fut pas sans mal. Orlane reçut nombre de piqures, et malgré ses affirmations, Jade comprit qu'elle n'était pas à la noce.

— On en a assez… C'est bon, reviens, cria-t-elle de loin. Mais Orlane en récupéra un maximum, se servant d'un plateau en liège et d'une branche plate pour racler les parois, avant de revenir, couverte d'impacts.

— Mieux vaut une fois et en prendre un maximum, que de répéter l'opération…

— Tu as mal ?

— Et bien, je suis immune au poison, mais oui, ça fait mal, sourit-elle faiblement.

            Jade resta silencieuse jusqu'au retour, pour trouver Lourna absorbée devant l'interface, n'ayant pas bougé d'un poil.

            Orlane la regarda un petit moment puis décida de faire la cuire la viande. Elle sortit la bouteille de vin, la posa à côté de l'endroit qui servait de cuisine et à deux, avec Jade, elle prépara la bestiole en la vidant, puis en lui ôtant sa fourrure.

            Une fois la bête cuite, elle se tourna vers son amante et lui lança :

— On mange avec Jade, tu viens ?

— J'arrive, oui…

            Mais elle ne vint pas. Les deux amies se remplirent l'estomac, enfin, l'une par procuration, tandis que le soir commençait à tomber.

— Tu viens dormir ? lança une Orlane légèrement perturbée par son amie.

            Mais un simple mouvement de tête négatif lui répondit. Ce soir-là, Orlane se coucha avec des yeux gris nimbés de reflets émeraude. Jade ne se souvenait pas avoir déjà vu de tels yeux auparavant. Elles s’effleurèrent mutuellement les lèvres, s’imbriquèrent l’une dans l’autre et se souhaitèrent bonne nuit.

                Le lendemain matin, Orlane attendit comme à l'accoutumée le réveil de son amie pour se lever, et l'aida à préparer le feu pour le petit déjeuner. Lourna ne les avait pas rejointes pendant la nuit et Orlane lui jetait de fréquents regards, où les reflets émeraude se faisaient de plus en plus présents.

            Les deux filles firent réchauffer la viande ensemble, et, tandis que Jade grignotait une patte de lapin, Orlane fit chauffer de l’eau pour les tisanes. Elle en proposa une à Jade, une fois sa patte engloutie et en but une également pour lui tenir compagnie. Ses yeux devenaient de plus en plus sombres, virant sur le vert profond, même si elle souriait à Jade avec beaucoup de douceur. Elle but sa tasse au même rythme que son amie. Et une fois leur tasse vide à toutes les deux, elle demanda calmement :

— Tu as bien dormi ? Tu n’es pas fatiguée ?

— Non, merci, je suis en pleine forme.

— Tu n’as plus faim ? Sûre ? Tu ne veux pas une autre tisane ? Tu tiendras jusqu’à midi ? Je te fais autre chose, tu sais, s'il y a besoin… C’est volontiers, dit-elle sincèrement.

— Heu, non, non, merci…

— D’accord. Bien, alors, que dirais-tu d’aller te promener un petit peu, le long de ce petit cours d’eau ? fit-elle, en se frottant les jambes avec ses mains, avant de lancer un regard cette fois vert pur en direction de Lourna. Je suis sûre qu’il doit y avoir pleins de petites tortues, grenouilles, poissons, à observer là-dedans…. Tu ne crois pas ? fit elle en bloquant son regard sur la nuque de Lournn-Go’Ha.

— Heu, oui surement, il doit y avoir plein de petites bêtes rigolotes, murmura Jade d’un ton convaincu, regardant sa tasse.

— Voi-là… Et dans deux ou trois heures, tu viendras nous raconter ce que tu as vu, conclut-elle en se levant doucement pour se diriger vers sa compagne.

        Jade se dirigeait lentement vers l’amont, dubitative, quand elle entendit Lournn-Go'Ha :

— Jade, ma chérie…

— Heu, oui ?

— Je t’aime, tu sais. J’ai pour tout toi les mêmes sentiments qu’éprouve Orlane à ton égard. Je suis simplement moins démonstrative. Je le montre moins, continua-t-elle en commençant à éteindre l’interface, sans se retourner, sentant certainement l'orage arriver.

            Tu comptes énormément, pour moi, reprit-elle. Si tu veux effectivement suivre ce cours d’eau, va vers l’amont, sans t’en écarter. Tu trouveras un endroit pour te baigner… Cela devrait être un petit peu plus amusant que de faire ce que te propose Orlane…

            Ecoute-moi bien, Jade. C'est important. S'il y a quoi que ce soit, s'il se passe quelque chose qui t'effraye, qui t’inquiète, si tu as le moindre souci, si tu as peur, si tu n’y arrives pas : Crie ! Même si tu te crois trop loin, même si tu penses que cela ne sert à rien. Tu cries. Pas la peine d’essayer de crier des mots. Je me fais bien comprendre ?

            Orlane a raison, même si elle n'a encore rien dit. Je suis impardonnable et elle ne mérite pas ça. Mais je ne supporterais pas qu'il t'arrive quoi que ce soit sous le simple prétexte que nous ayons besoin d'un petit peu d'intimité.

— Oui, merci. C’est gentil ce que tu as dit à peine…

— C'est sincère…

— Je sais, murmura la jeune femme en s’éloignant, tandis que Lourna se retournait vers Orlane en déclarant :

— Vas-y, ma chérie… Quoi que tu dises, tu auras raison… déclara Lournn-Go'Ha en passant ses mains de chaque côté de sa tête, libérant ses épaules de ses longs cheveux.

— C'est quoi le problème ? miaula l’intéressée. Il n’y a plus que cette fichue lumière bleue qui t’intéresse. Tu ne dors plus avec moi et j’insiste sur le moi. Tu ne me touches plus. On ne fait même plus…

            Jade s’était éloignée en courant avant d’en entendre davantage. Déjà que la situation était compliquée, ce n’était pas la peine d’en rajouter.

            Effectivement l’eau était pleine de petites bestioles et environ huit-cents ou neuf-cents mètres plus loin, elle trouva un trou d’eau doté d’une jolie plage de sable fin, idéal pour la baignade. Elle resta dans l'onde un long moment, puis s’allongea sur le sable, inondée par le soleil du matin et ferma les yeux, bercée par le chant des oiseaux et le bruissement des insectes alentours.

              Ce fut un murmure, tendre, beaucoup plus tard, qui la fit sourire

— Une fois ne t'a pas suffi ? Tu essayes encore de prendre un coup de soleil ?

— Tu as raison, Orlane, mais je suis tellement bien…

— Je t'enlèverai le feu, ce soir, si tu en as besoin, ce sera mieux que laisser ton armure t'enfoncer des cathéters dans les bras, affirma Lournn-Go'Ha. Mais tu ne devrais pas en faire une habitude. Tu aimes peut-être le soleil, mais lui n'a pas l'air de te le rendre…

— Tu es venue aussi ? sourit Jade en ouvrant les yeux, mais en les refermant aussitôt, le visage inondé de soleil. Comment tu sais pour les aiguilles dans les bras ?

— On est venue prendre un bain et surtout te tenir compagnie, oui, confirma la plus ancienne des deux Immortelles. Pour le reste, on s'en était aperçues lors de notre rencontre, lorsqu'il avait fallu t'enlever ton armure. Et puis je n'ai pas pris le risque d'encourir le courroux de la femme que j'aime pour rien… J'ai appris énormément de choses, en fouillant un peu, ces derniers jours.

— Le courroux de la femme que tu aimes… fit Jade en donnant l'impression de retourner la phrase dans sa bouche, souriante. C'est joli… Par contre je n'avais pas laissé d'accès à ce genre d'informations… Ce ne sont plus des données technologiques, là… Comment tu as fait… ?

— Je vais me baigner, lança Orlane. Quand tu auras fini de discuter de cette saleté de truc en métal, tu n'auras qu'à me rejoindre… Et elle s'éloigna pour plonger dans l'eau.

— Elle est encore en colère ?

— Orlane n'a jamais été en colère contre moi, Jade. En sept-cents ans, ce n'est jamais arrivé.

— Ben pourtant…

— Elle joue, Jade. Pour elle ce n'est qu'un jeu. La femme que j'aime adore jouer. Et déteste perdre, finit-elle après une courte pause. Elle est adorable, n'est-ce pas ? fit-elle amoureusement en la regardant se baigner.

— Oui, elle PEUT, effectivement, être absolument adorable. Mais pourquoi tu me parles de courroux, si elle ne fait que s'amuser ?

— C'est un joli mot, non ? Orlane l'aime beaucoup… sourit Lourna.

— Vous êtes des catastrophes ambulantes, toutes les deux ! Va la rejoindre, va. On reparlera après. Je vais rester un peu là. Je suis bien. Je n'ai plus envie de me baigner.

Un deuxième bruit de plongeon indiqua à Jade que Lourna venait de rejoindre son amante dans l'eau.

            " Elle semble plus adulte, mais je ne suis pas sûre qu'elle le soit… Orlane lui fait perdre tous ses moyens. Ce sont vraiment deux gosses quand elles sont ensembles. Et ça fait des siècles que ça dure… Il n'y en a pas une pour rattraper l'autre… Et pourtant, elles peuvent se montrer parfois si clairvoyantes…

            Je me demande quel effet ça doit faire de vivre éternellement… On ne doit plus vraiment avoir les mêmes préoccupations. Par tous les dieux, je n'ose même pas imaginer ce qui se passerait si Orlane venait à disparaitre… Non, il vaut mieux ne pas l'imaginer… " songea-elle en frissonnant malgré le soleil.

            Elle fit plus que frissonner quand Orlane lui versa de l'eau sur le ventre et la poitrine en déclarant, narquoise :

— Tu avais l'air d'avoir chaud…

            Jade se leva en hurlant. Orlane avait plongé ce qui lui servait de haut dans l'eau et venait de le lui essorer dessus.

— Tu vas cramer…

Et elle lui tendit la main. Jade fusilla l'immortelle du regard, mais ne lut sur son visage que de la gentillesse matinée d'une pointe de tendresse. Avec un soupir, elle prit sa main dans la sienne et se dirigea vers l'eau. Elle mit dix bonnes minutes à s'immerger totalement.

— Ça va refroidir ta température, affirma Orlane.

— Et tu ne pouvais tout simplement pas venir me chercher normalement ?

— Tu ne serais pas venue…

— C'est pas faux…

            Une heure plus tard, de retour au campement, Jade s'aperçut que son armure était en état de défense automatique.

— Comment tu as fait ça ? demanda-t-elle d'un ton incrédule.

— Comme tu le disais, Jade, on va parler… Et prendre une décision concernant les dix prochaines années de ta vie, ma chérie…

— Mais enfin, Lournn-Go'Ha, c'est impossible ! Tu ne peux pas l'activer, il faut obligatoirement que ce soit moi qui le fasse, il n'y a que moi !

— Tu vas t'énerver ? demanda Lourna, semblant curieuse.

            Jade regarda l'immortelle dans les yeux et capitula très vite.

— Non, tu sais bien que non.

— On s'assoie autour du feu, tu finis ton lapin, Orlane boit une tisane et moi une goutte de vin. Et on discute tranquillement, tu en penses quoi ?

— Je pense savoir aussi pourquoi tu es souvent si calme et si réfléchie, tu sais. Tu es immortelle, Lournn-Go'Ha. Tu peux sans doute prendre la majorité des choses calmement. Tu en as le temps. Mais oui, je suis d'accord pour un petit bout de viande.

— Et bien alors, qu'attendons-nous ? sourit Lourna. On va allumer le feu et préparer tout ça.

           Une fois tout le monde en place et Jade en train de manger son dernier morceau de lapin, Lournn-Go'Ha commença.

— Je vais parler en premier, mais j'aurai ensuite des questions à te poser.

Jade hocha la tête en grignotant et l'Immortelle commença :

— Pour faire court, au fur et à mesure que je me servais de ton ordinateur, oui, c'est bien le mot, n'est-ce pas ? sourit-elle.

            Bon, et bien des choses enfouis au fond de ma mémoire me revenaient subitement. Une sorte de mémoire atavique, certainement. C'est là, au fond de moi, et ça ne me revient que quand j'en ai besoin. Une sorte de programmation… Quand j'ai été conçue… Bref, je me pose une question. Voilà, je pourrais me servir de ton armure sans toi.

            Ce n'est pas méchant, ma chérie, s'empressa-t-elle d'affirmer. Mais je suis conçue pour ça. A l'intérieur, j'ai effectivement trouvé beaucoup de réponses à mes ou à nos questions. Je sais pourquoi tu as loupé Orlane, cette fameuse nuit, je sais pourquoi ton armure a lâché avant mon coup de pied, te laissant pratiquement sans défense. Et je sais également pourquoi ce fameux dossier portait mon vrai nom.

— Tout ça en si peu de temps ? murmura Jade. Je fais une belle cruche… J'en ai passé du temps là-dessus…

— Tu as une autre utilité, à mon avis… Bref, tu as loupé Orlane car elle a quasiment la même signature génétique que moi. Ton armement ne peut pas nous faire de mal, Jade. Ton exosquelette est programmé comme ça. Ton armure a lâché pour nous, enfin pour me, permettre de te vaincre, pardonne-moi l'expression, sans que l'on ait le temps de t'abimer plus que ça. Imagine que le combat dure vraiment, j'aurais fini par m'énerver…

— Ouais… J'aurais eu autre chose que des côtes cassées…

— Précisément. Ils y tenaient, à notre rencontre, tu sais… J'ai analysé beaucoup de données, Jade et il en ressort plusieurs choses.

            La première est que pour faire évoluer une civilisation telle que la nôtre, enfin, celle des humains, ce n'est pas la peine de fabriquer trois millions de choses et de les offrir au fur et à mesure. Les hommes sont suffisamment intelligents pour apprendre seuls… Non, ce qu'il faut, à intervalles raisonnables, c'est leur fournir de nouvelles sources d'énergie. On va attendre que ça se calme un peu en Europe et leur offrir la première : la vapeur. Je suis sûre qu'ils feront plein de choses avec. Plus tard, on passera à autre chose. Jusqu'à avoir un vivier de savants et de matières ou matériaux suffisants pour pouvoir vaquer à nos recherches.

            Deuxièmement, ton armure ne délivre que des données techniques, absolument rien d'autre, donc soit tu nous as caché quelque chose, ce qui n'est pas grave, soit il y a un mystère entourant notre fameux guerrier. Je suis incapable de créer des runes, et il n'y a aucune infos, absolument aucune, dans tous les dossiers que j'ai épluchés. Pas plus qu'en biotechnologie, d'ailleurs... Le message de ton empereur parlait d'une technicienne hors paire, l'élite de votre société, et je le crois. Alors je te pose la question : que nous as-tu caché ? Ou plus vraisemblablement, qu'as-tu omis de nous dire ? Et comment se fait-il, qu'un corps aussi jeune, est eu le temps d'acquérir de telles connaissances ?

— Je suis une technicienne, c'est vrai. Mais quand je vous ai parlé des runes, je n'ai pas vu l'utilité de vous dire que j'étais une experte… J'ai pensé que vous l'aviez compris, à la façon dont je vous avais décrit leur utilité et fonctionnement. Je suis également experte en biotechnologie, comme tu appelles ça. Je vais effectivement tout devoir vous apprendre avant de mourir, si cela vous intéresse… Mais je n'en vois absolument pas l'intérêt. Remonter le temps, oui, très bien. Concevoir des armes, oui aussi… Pour le reste, vous êtes immortelles, vous vous régénérez… Un porteur de runes vous est inférieur, du moins, tel que je pourrais le créer moi. Vous n'en avez pas besoin… Navrée, mais je ne vois pas trop…

            Pour le reste, je te l'ai déjà dit, je n'ai quasiment aucun souvenir de rien. C'est le néant total jusqu'à notre rencontre… Je ne sais pas comment je connais tout ça. C'est dans ma tête, prêt à servir. C'est tout ce que je peux te dire. Et pourquoi le dossier avec le message de l'Empereur portait ton nom ?

            Orlane regardait sa tasse sans bouger, les yeux dans le vague, tandis que Lournn-Go'Ha finissait son verre de vin.

— Pour le nom du dossier, c'est ton ordinateur qui a, entre guillemets, compris que j'étais proche. Et qu'il y avait une chance pour que le message me soit délivré. Il a scanné ma mémoire et en a fait sortir mon nom…C'est tout simple, mais je reste bluffée tout de même par ce que tes compatriotes étaient capables de faire, et de prévoir…

            Pour ce qui est du reste, nous verrons ça en temps et en heure. Effectivement, les runes et la biotechnologie ne me paraissent pas véritablement utiles…

— Oh que si… C'est utile, terriblement utile, même, murmura Orlane en regardant toujours sa tasse.

— Explique, ma chérie. A quoi songes-tu qui nous a échappé ?

— Vos savants, il serait peut être utile qu'ils ne meurent pas au bout de soixante ans, non ? Si quelqu'un est utile, il vaut peut être mieux le garder en vie…

— Je ne sais pas faire ça, Orlane. Je peux soigner, améliorer un peu, mais je ne suis pas à ce niveau-là…

— Et avec quelques siècles d'apprentissage, si tu as de bonnes bases ? émit Orlane.

— Je ne les ai pas, ces quelques siècles, sourit faiblement Jade.

— Je pense avoir les réponses à mes questions, en tout cas, éluda Lournn-Go'Ha, qui ne semblait pas vouloir s'éterniser sur le sujet. Pour les runes et le reste, on verra plus tard, effectivement. Et vu le contexte actuel, je ne pense pas utile de donner la vapeur aux hommes avant quelques centaines d'années… Tu as joué ton rôle à la perfection, Jade. Tu m'as délivré le message qui m'était destiné. Je prends les choses en mains, à présent. Et je vais essayer de faire mon possible. Pour le moment, donc, il n'y a plus rien d'urgent.

            Pour être franche, je n'aurais jamais pensé, lorsque tu nous as pris en chasse, que cela finirait comme ça, je te l'avoue. Mais tu sais que nous nous sommes habituées à ta présence, au fait de t'avoir à nos côtés et nous serions heureuses, véritablement heureuse et j'insiste, de pouvoir te garder auprès de nous... Tu en penses quoi, toi, personnellement ?

            Jade se mordilla les lèvres avant de déclarer :

— Je n'ai que vous… avoua-t-elle en baissant les yeux. Et J'ai mal au ventre à la simple idée de penser que je pourrais ne plus vous voir…

— Et en ce qui concerne Orlane et… son régime alimentaire ?

— Ça ne te regarde pas, ça, Lourna, réagit vivement Orlane. C'est entre Jade et moi. Ne t'en mêle pas.

— Bien, je vous fais confiance, à toutes les deux… Mais je ne veux plus de pleurs, je me fais bien comprendre? Et je ne parle à aucune des deux en particulier, là…

Son regard passa lentement de l'une à l'autre.

 — Plus de pleurs, Jade ? Nous sommes bien d'accord, toutes les deux ?

— Oui, murmura-t-elle en regardant ses genoux. Nous sommes bien d'accord.

— Plus de pleurs, Orlane ?

— Non, répondit l'intéressée, prenant grand soin d'admirer le fond de sa tasse. Je ferai en sorte que non…

— Bon, la cause est entendue, en ce cas. Qu'est-ce qui te ferait plaisir de faire, Jade, ces prochaines années ? Voyager ? Étudier ? T'amuser ?

            Légèrement interloquée, elle mit plusieurs minutes à accorder ses pensées, avant de déclarer d'une voix ferme :

— Vivre, Lournn-Go'Ha, tout simplement vivre…

— Vaste programme, ça, sourit Orlane.

— Tu mérites bien de vivre, effectivement, sourit Lournn-Go'Ha avec beaucoup de douceur. On va lever le camp. On récupère les chevaux et on y va. Paris est la capitale de la France. Je pense que cela te plaira.

 

 

Et voilà. Si vous avez découvert ce chapitre par hasard, peut-être serez vous intéressé par le Prologue.

Le prochain chapitre : Pour une fois, ne mords pas pour tuer ! sera véritablement charnière et marquera l'évolution définitive et décisive de l'une des héroïnes.

A tout ceux qui s'attendait ( logiquement ) à ce que Jade ait besoin de crier, ne vous en faites pas, elle n'oubliera jamais les quelques mots de Lournn-Go'Ha. Un jour, effectivement...

Sinon, comme très souvent, l'image qui illustre ce chapitre provient de Pixabay.

Je m'excuse si je passe moins souvent en ce moment, mais le temps me manque. je rattraperais mon retard, certainement le week-end prochain ^^

Du coup, pas de nouveau lien à vous proposer...

Merci à vous tous de suivre les aventures de Lournn-Go'Ha et de ses amies.

Bonnes lectures à toutes et à tous :)

                                                           Peter.

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TiphaineLUE 06/02/2017 18:40

Juste une question qui me taraudait et qui n'a absolument aucun avec cette fantabuleuse histoire... pain au chocolat ou chocolatine ?
(ça m'est venu en voyant le mot Paris, c'est pas ma faute ^^)

TiphaineLUE 08/02/2017 00:00

Pas bête ^^

Peter Dussoni 07/02/2017 20:22

Bonsoir Tiphaine.
Un pain à la chocolatine, peut être ?

Maëlle B. F. 06/02/2017 14:49

Je trouve Lourna trop dure ! Pour la suite et ce qu'ils leur arrivent dans le futur j'ai des hypothèses, hâte de voir si je vais dans la bonne direction.

Peter Dussoni 06/02/2017 17:19

Bonjour Maëlle.
Merci pour l'énorme coquille. En cause un copier coller d'un tiret manquant en début de dialogue. Ça a copié le paragraphe entier... Et je ne me suis aperçu de rien ! Merci pour la rectification.
Tu trouves Lourna dure... Elle l'est, effectivement. Elle s'est entourée au fil des âges d'une véritable carapace. Un jour, elle se fissurera, laissant entrevoir la véritable Lourna. Mais cela ne se fera pas d'un simple claquement de doigt. Mais tant mieux si tu la trouve dure, encore une fois, c'est que les personnages ont un semblant de réalisme.
Tu as hâte de voir si tu vas dans la bonne direction :) ?
Je peux déjà te répondre sans me tromper : Oui et non ^^
Un grand merci pour avoir pris le temps de déposer tes commentaires, ça fait toujours extrêmement plaisir.
Bonne fin d'après midi.
Peter.

Maëlle B. F. 06/02/2017 15:02

Il y a juste un pbm dans la copie de ton chapître avec une répétition "— Heu, oui oui, pas de problème, déclara une Jade vaguement étonnée par la demande de son amie. Je t’active juste l’écran Holo, pas le reste… Pose ta main dessus, oui, comme ça c’est bon, confirma-t-elle alors que Lourna posait sa main sur le plastron en orichalque. Alors…

Jade effleura plusieurs runes et modifia plusieurs paramètres.

— Heu, oui oui, pas de problème, déclara une Jade vaguement étonnée par la demande de son amie. Je t’active juste l’écran Holo, pas le reste… Pose ta main dessus, oui, comme ça c’est bon, confirma-t-elle alors que Lourna posait sa main sur le plastron en orichalque. Alors… Voilà, pour ouvrir un dossier c’est comme ça, pour le fermer, tu fais ça, pour lire un contenu, c’est pas compliqué non plus… "