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L'Orichalque, un roman de Peter Dussoni.

Chapitre 16 : Pour une fois, ne mord pas pour tuer !

Chapitre 16 : Pour une fois, ne mord pas pour tuer !

                Les dix années qui suivirent comptèrent certainement parmi les plus heureuses de Jade.

Orlane tint parole et s'efforça, autant que possible, de ne plus faire souffrir ses victimes. Jade voulut visiter la France, qui lui plaisait beaucoup, surtout les bords de mers. Elle adorait la mer. La Méditerranée était pour elle une source inépuisable de joie. Néanmoins frileuse, elle attendait l'été pour s'y baigner et pouvait rester des heures dans l'eau.

            Durant la première année qu'elles passèrent à voyager ensemble, Lournn-Go'Ha profita de leur séjours à Paris pour faire monter en pendentif la pièce en métal offerte par Jade. Orlane tint à la lui passer elle-même autour du cou, ce qu'elle fit avant de fermer le petit système d'accroche de la chaine, que Lourna avait voulu en or.

            C'est également à Paris, que, se rappelant la discussion qu'elle avait eu avec Jade, la première fois qu'elles avaient déjeuné seules, Orlane, aidée de ses deux amies, choisit une paire de boucles d'oreille en forme de petits anneaux, en or eux aussi, composé chacun de trois brins magnifiquement entrelacés. Et c'est Lournn-Go'Ha elle-même, qui, le soir de l'achat, alors qu'elles étaient confortablement installées dans une des plus belles chambres d'une auberge cossue, lui perça les oreilles, toute sourire, à l'aide d'une aiguille achetée pour l'occasion.

            Orlane, qui n'avait jamais porté de bijou, n'en voyant pas l'intérêt, ne se lassait plus à présent de se regarder dans un miroir, sous les regards amusés de ces deux amies, qui ne cessaient de lui assurer qu'elles lui allaient à ravir.

            Si pour elle, au début, ce fut surtout un mot comme un autre, le terme " sœur " prit toute sa dimension au long de ces quelques années. Elle avait réellement deux sœurs, qui s'efforcèrent au maximum de lui être agréables. Si l'on excepte les deux ou trois fois par semaine où Lournn-Go'Ha et Orlane se débrouillaient pour s'isoler quelques heures, la plupart du temps en journée, pour ne pas renouveler l'épisode de l'auberge où Solange lui avait préparé une chambre à part, elles ne lâchèrent pas la jeune Atlante d'une semelle.

            Les villes lui plaisaient beaucoup moins et elle préférait de loin la nature. Moins que la mer néanmoins, elle appréciait tout de même énormément les forêts, surtout celles de chênes. Elle montait en haut des collines et pouvait rester des heures à admirer la mer qui scintillait au loin. Pour profiter au maximum du plaisir d'être ensemble, elles voyageaient à cheval et n'allaient à l'auberge que quand le climat les y forçait. Sinon, le bivouac en forêt s'imposait naturellement et ce, toujours à côté d'un cours d'eau, les trois jeunes femmes étant chacune intransigeante sur la propreté corporelle. Orlane et Lourna chassaient pour Jade, qui prit plaisir à commander quasiment n'importe quoi, ses amies étant capable d'abattre aussi bien un lapin qu'un faisan, en passant par le sanglier.

            Elles portaient la plupart du temps des capuches et étaient habillées à la garçonne, pour limiter les soucis lorsqu'elles croisaient du monde. Mais malheureusement, l'inévitable se produisit quelques fois, lors de mauvaises rencontres. Et Orlane, il faut bien l'admettre, en profitait pour se défouler. Même la fois où elles tombèrent sur un véritable détachement de plus de 40 soldats, Lournn-Go'Ha se garda bien de mettre pied à terre, laissant Orlane à son carnage, expliquant à Jade qu'il était préférable qu'elle ne commence pas.

            Jade savait que par affection pour elle, Orlane attaquait à présent ses proies de dos et les tuait rapidement. Mais le contraste entre la tendresse et la férocité, toutes deux absolues, dont elle pouvait faire preuve, même au bout de quelques années, lui apparaissait toujours saisissant. La vie était douce et Jade se surprit plusieurs fois à souhaiter ardemment que cela n'ait jamais de fin.

            Malheureusement, les choses ne se passent pas toujours exactement comme on le voudrait…

            C'était le plein hiver dans le sud de la France, qui plaisait tant à leur amie. Lournn-Go'Ha et Orlane n'eurent pas d'autre choix que de trouver un refuge dans une vieille grange, ne voulant pas courir le risque qu'on leur pose des questions : Jade venait de tomber malade… D'abord une très grande lassitude, suivie quelques jours après d'une fièvre anormale. Alitée dans des couvertures, sur de la paille, depuis une semaine, refusant de s'alimenter, son état empirait d'heure en heure.

            Aux premiers symptômes, elle avait revêtu son exosquelette, lançant un check-up complet : le diagnostic tomba : Virus mutagène non répertorié, aucun traitement connu. Possible conséquence : Décès de l'hôte.

            Elle avait délaissé son armure, qui s'avérait pour la première fois impuissante à l'aider. Au fil des jours, elle avait murmuré à ses deux amies, qu'elle avait compris. Qu'elle avait compris pourquoi le guerrier du futur ne l'avait pas reconnue. Elle allait finir comme ça.

            C'était avant qu'elle ne cesse de se réveiller, à présent, elle délirait en permanence. Lournn-Go'Ha, au début, ne s'était pas alarmée.

— C'est une simple fièvre, ça va passer, avait-elle déclaré, se voulant rassurante…

            Puis elle avait essayé de la soigner. Mais même si elle était experte dans l'art de ressouder des os ou de guérir des plaies, même graves, elle s'était avouée incapable de lutter contre une telle maladie.

            A présent, elle posait sa main sur le front de Jade, d'heure en heure, sentant son rythme cardiaque et sa respiration faiblir. La rage au ventre, elle comprit que son amie était en train de leur échapper.

            Orlane était effondrée. Elle serrait Jade dans ses bras, sous plusieurs couvertures, essayant de la réchauffer comme elle le pouvait.

— Je n'arrive même plus à la réchauffer, elle est glacée, complètement glacée. Fais quelque chose, ne la laisse pas partir, je ne veux pas qu'elle parte, je ne veux pas ! Tu m'entends ?!

Mais Lournn-Go'Ha se contentait de regarder Jade, impuissante pour la première fois de sa vie. Ni sa terrible force, ni le savoir qu'elle emmagasinait depuis des siècles ne lui étaient d'un quelconque secours.

— Je ne sais pas quoi faire, ma chérie. Je ne sais absolument pas quoi faire.

            Pour la première fois de sa vie, en plus de sept-cents ans d'existence, Orlane comprit que sa Maîtresse, cette fois-là, était dépassée.

— Je l'aime, je l'aime tellement, je ne veux pas qu'elle parte, je ne le veux pas. Elle n'a pas le droit de partir !

            Elle la revit, cette fameuse matinée, où Lournn-Go'Ha les avait laissées seules, après avoir vu le message de l'empereur des Atlantes.

" Un jour, la femme que tu aimes va avoir besoin d'un roc à côté d'elle. Inébranlable, sûr, infaillible. Et il n'y a que toi qui puisses remplir ce rôle. "

 " Ma chérie, oh ma chérie pensa-t-elle en regardant son visage, qui devenait progressivement cendreux. "

 — Lourna, réponds-moi, réponds-moi ! Comment je suis devenue comme toi ? Comment ? Tu sais un truc que j'ignore ? Réfléchis, réfléchis, il y a quelque chose qui m'a échappé?

            Lournn-Go'Ha resta muette quelques secondes avant de déclarer :

— On en a déjà parlé, Orlane, tu es devenue comme moi peu de temps après que l'on ait commencé à faire l'amour. Je n'ai jamais rien fait de spécial. Environ six mois après que l'on se soit découverte l'une pour l'autre, tu as commencé à changer… C'est absolument tout ce que je sais…

— C'est très flou, pour moi tu sais, je ne me rappelle pas grand-chose de cette période. Une grande soif et un amour débordant, ça ne m'aide pas… Il y a quoi de si spécial à faire l'amour ? Pourquoi je serais devenue comme toi parce que l'on a fait l'amour ? Ça a un sens ?

— Et bien pas vraiment, non…

— Tu as déjà fait l'amour avec quelqu'un d'autre avant moi ? Tu ne m'en as jamais parlé Lourna. C'est tabou entre nous. Mais elle va mourir… Si tu sais quelque chose, dis-moi la vérité !

            Lourna resta à nouveau muette, presque une minute, avant de déclarer en plantant ses yeux dans ceux de son amante:

— Non, je ne l'avais jamais fait avant… Je ne savais même pas ce que cela procurait… Non, c'est toi qui as tout déclenché. Cela ne m'intéressait absolument pas, et puis j'étais seule, les êtres humains n'étaient que des proies, pour moi, rien d'autre… Je ne pense pas qu'un humain s'intéresse à un singe…

— J'étais humaine ! J'étais humaine ! Réfléchis ! Pourquoi moi, pourquoi tu m'as épargnée ? Pourquoi ? Pourquoi je suis encore vivante? Tu te moquais de vider un homme ou une femme ! Pas comme moi ! Cela t'était égal. Tu as arrêté de tuer les femmes pour me faire plaisir, pourquoi je suis vivante ? Pourquoi, Lourna ?

— Et bien, fit Lournn-Go'Ha en fronçant les sourcils, essayant de réfléchir, en fait tu es arrivée à un moment particulier de ma vie. Je… Enfin, j'en avais marre… J'errais sans but, sans personne, tu comprends, depuis une éternité. Au début, j'ai voyagé un peu partout, je me suis amusée. Mais à un moment, je me rappelle que la solitude m'a envahie, comme une nuit sans fin. Je suis très forte, Orlane, mais il y a des limites à tout. Quelques temps avant de te rencontrer, je pensais à tout stopper…

— Tout stopper ?

— Mettre fin à mes jours, Orlane, j'ai pensé au suicide… Une éternité sans personne à mes côtés, sans personne avec qui chasser, discuter, rire. J'étais un paria, solitaire. Et ce qui au début m'était apparu comme un don est, au fil du temps, devenu une malédiction.

            Et tu es arrivée… Toute frêle, tu m'es tombée dessus, à bout de force.  Un oisillon tombé du nid. Tu avais quinze ans. Je t'ai récupérée, je t'ai nourrie. Tu sais que je t'ai vengée, tu t'en souviens. Ta compagnie me faisait énormément de bien. Tu as très vite compris ce que j'étais, mais tu n'en avais cure. Tu me tenais tout le temps par la main. Et tu devais avoir dans les vingt-deux ans quand tout a basculé. Tu dormais à côté de moi, comme tous les soirs depuis notre rencontre.

            Et je n'ai jamais compris pourquoi, tu as cherché mes lèvres… Au début j'ai rien pigé. Je n'ai pas du tout compris ce que tu voulais. Une véritable oie blanche. Et puis tout est parti de là… Ce soir-là, tu as allumé un incendie qui ne s'est jamais complètement éteint. Mais c'est tout, je ne t'ai jamais mordue, comme le prétendent les légendes. Les vampires n'existent pas. Je te le répète, je n'ai rien fait. Et au bout de six mois environ, tu as commencé à vomir la viande des animaux que je chassais pour toi. J'ai mis deux semaines à comprendre, tu avais très mal aux dents et tes canines se sont déformées…

            Voilà, c'est absolument tout ce dont je me rappelle. Je n'avais jamais été aussi heureuse de toute ma vie. Je n'étais plus seule…

— Lourna, si les vampires n'existent pas, on est quoi, nous ?

— Je ne sais pas, murmura Lournn-Go'Ha, je n'ai jamais laissé de trace de mes passages. Et toi non plus. Je pense que les hommes se sont inventés un super prédateur, car ils n'en ont quasiment plus.

— Mais ces légendes, alors, qui les a diffusées ? Dans quel but ? Jade m'a parlé des virus, tu sais, après être sortie de son armure. Elle a dit que c'était des trucs invisibles, qui pouvaient se transmettre de personne en personne. Son armure connait tout, elle nous l'a souvent dit. Tu m'as transformée, Lourna, tu m'as transformée parce que l'on a fait l'amour… Elle dort avec nous, toutes les nuits, depuis neuf ans… On l'embrasse, pas comme entre nous, mais on l'embrasse fréquemment. Tu l'embrasses… Tu dors contre elle… Ya pas de rapport ?

— Et bien, fit-elle en regardant Jade, d'un air malheureux. C'est possible, oui, mais pourquoi serait-elle malade ?

— J'ai été malade, moi ? Mis à part vomir, j'ai été malade ?

—Tu as eu un peu de fièvre, oui, mais ce n'était rien du tout. Ça a été l'affaire d'une nuit, je t'ai bercée dans mes bras, et le lendemain la fièvre avait disparu…

— Lourna…

— Mmmh ?

— Elle n'est pas assez empoisonnée, c'est tout… La dose n'est pas assez importante. C'est toi qui m'as transformée. Tu n'as fait que dormir contre elle, mais son corps commence à réagir… Mais pas assez. Une partie de moi-même m'a quittée, quand je suis devenue comme toi. C'est ce qui se passe, mais rien ne le remplace… Tu comprends, un vide se créé, mais rien ne le comble, j'en suis persuadée…

            C'est toi qui es en train de la tuer ! C'est toi qui a ce virus ! C'est pour ça que son armure ne le connait pas ! C'est pour ça que son ordinateur ne trouve aucune solution !

— Mais que veux-tu que je fasse ?! Si tu dis la vérité, que me demandes-tu de faire ? fit Lournn-Go'Ha horrifiée. Ça a pris six mois pour toi !

— Tu es stupide, Lourna, tu dérailles complètement…

            Elle aurait dû se prendre une claque magistrale, mais rien ne se passa, Lournn-Go'Ha resta plantée devant Jade et Orlane, sans bouger.

— Mords-la, il n'y a pas de fumée sans feu. Mords-la. Pas la gorge, ne fais pas n'importe quoi.

            Et Lournn-Go'Ha eu l'impression de se prendre une gifle en plein visage.

— Ce qui compte, c'est le sang, reprit Orlane. Mords-la. A l'épaule, par exemple. Finis ton travail. Je ne vois que ça, ce ne peut être que ça.

— Mais je mordais souvent… fit une Lournn-Go'Ha complètement perdue. Ils sont tous morts.

— Tu les as toujours vidés. Pour une fois, ne mords pas pour tuer ! Mords pour donner la vie !

— Je ne …

— Fais-le ! hurla une Orlane hystérique. Je l'aime, tu peux comprendre ça ? Je l'aime ! Je l'aime ! Je l'aime ! Elle part, Lourna, elle nous échappe ! Si c'est la seule chose que l'on puisse essayer, fais-le ! Immédiatement ! rugit-elle. C'est ma sœur, ma seule et unique sœur ! Sauve-la ! hurla-t-elle à nouveau. Je t'ordonne de la sauver ! Sauve-la !

            Lournn-Go'Ha regarda alternativement son amante et Jade. Elle fit tomber sa tunique et souleva les couvertures, puis se lova contre la jeune femme blonde qu'elle aimait tant, elle aussi, en prenant bien soin de ne pas gêner sa respiration déjà quasiment éteinte. Elle la prit dans ses bras avec une délicatesse et des précautions infinies.

— Pardonne-moi, ma chérie, fit-elle en plantant ses crocs dans son épaule gauche.

— Tu restes comme ça le temps qu'il faut, Lourna, murmura Orlane. Même si ça doit durer des jours. Ne massacre pas son épaule, ne bois pas, tu restes juste comme ça.

            Pour la première fois de sa vie, Lournn-Go'Ha était complètement dépassé par son chagrin. Choisissant de faire confiance à Orlane, elle arrêta de penser, de réfléchir et resta collée à Jade, ses crocs dans son épaule, sentant le sang couler lentement le long de sa bouche.

 

 

Bonjour ( ou bonsoir ^^ ).

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Un petit lien vers un article de blog qui m'a beaucoup servi au départ. Le lien pointe vers l'article en question, mais n'hésitez pas à faire un tour sur le blog dans son ensemble. Cela se passe chez Caréli. qui est très sympa.

Voilà. Comme trèès souvent, l'image d'illustration de ce chapitre, libre de droit, provient de chez Pixabay.

Bonnes lectures à toutes et à tous,

                                                      Peter.

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TiphaineLUE 12/02/2017 18:30

Orlane m'a fait peur...

Peter Dussoni 12/02/2017 19:42

Bonsoir Tiphaine.
C'est normal, c'est Orlane ^^
Bonne soirée à vous :)
Peter.

careli 12/02/2017 11:45

hello, petit passage chez toi,, j'avoue que ça fait un bout de temps ... mais la vie est compliqué et pas toujours très douce ...
j'ai un peu survolé mon retard, mais pas trop le temps de m'attarder ...
bonne continuation à toi, et trrrrèèèèès en retard : bonne année

Peter Dussoni 12/02/2017 19:45

Bonsoir :)
C'est très sympa à toi d'être passée. Mon com était sincère, j'adore les chats :)
Je me suis permis de mettre un lien vers ton site dans ma rubrique " Un café ? ". Plus précisément un lien pointant vers ton article qui m'a fait connaitre ton blog, celui où tu parles des stats.
Bonne soirée et encore merci pour ton passage.
Peter.