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L'Orichalque, un roman de Peter Dussoni.

Chapitre 19 : De runes et d'acier.

Chapitre 19 : De runes et d'acier.

            Beaucoup plus tard, Orlane se cala dans l’embrasure de la porte de la grange, ses bras autour d’elle, comme si elle avait froid.

— Jade n’est pas là ? demanda-t-elle en la cherchant du regard.

— Non, elle est partie faire un tour dehors, répondit Lournn-Go’Ha sans la regarder.

— Elle m’a senti arriver ?

— Certainement, oui, confirma son amie en rangeant du linge, plus pour s’occuper les mains qu’autre chose.

— Elle progresse… continua Orlane pour essayer de faire la conversation.

            Plus de dix minutes passèrent pendant lesquelles Orlane regarda son amante faire semblant de ranger du linge, déplacer des ustensiles pour les mettre ailleurs ou arranger les couvertures sur la paille.

— C’est moi, c’est pas lui, commença-t-elle d’une voix mal assurée.

— Je l’aurais déjà étranglé, Orlane… Et je pèse mes mots. J'espérais, au mieux, vois-tu, que vous alliez, peut-être, je dis bien, peut-être, discuter. Je ne sais pas comment j'ai réussi à rester ici.

— Je ne sais pas quoi dire… continua-t-elle au bout d’un instant.

— Alors ne dis rien, c’est le mieux, répondit méchamment Lournn-Go’Ha.

— Et ben… Ça fait des siècles que je me traine ça. Des siècles que je souffre. Des siècles… J’aurais dû le faire il y a longtemps, pour la briser, cette espèce de douleur qui me hante ! Tu ne peux pas comprendre, toi, personne ne t’a jamais fait souffrir, personne !

— Si, toi, à l’instant.

            Orlane porta doucement ses mains à sa bouche avant d’éclater en sanglots et de prendre la fuite en courant. Et ce fut une Jade hors d’elle qui pénétra quelques minutes plus tard dans la petite construction, pour lâcher, venimeuse :

— Et tu as osé me dire une fois que tu étais intelligente ? Laisse-moi rire. Instruite, oui, peut-être, mais question intelligence… Comment as-tu pu oser lui faire ça… Ça me dépasse. Tu ne pouvais pas seulement lui ouvrir tes bras ? Tu sais quoi ? Elle a bien fait, tu m’entends ? Elle a eu raison !

            Depuis le temps qu’elle souffre, tu ne crois pas qu’elle avait le droit de savoir ? D’être sûre et certaine qu’elle était bel et bien tombée sur des monstres ? Et pas sur une généralité ? Combien d’hommes a-t-elle démoli en l’ignorant, ça ? Combien ? Combien auraient pu ne pas souffrir ?

            Mais c’est toi le monstre ! Hurla-t-elle. C’est toi ! Tu dis que tu l’aimes, mais je ne sais même pas si c’est vrai ! Comment as-tu pu la laisser partir comme ça ? Ne même pas essayer de la retenir !? Elle n’a que toi sur Terre. Tu es ce qu’elle chérit le plus au monde, plus que sa propre vie ! Tu es sûre au moins qu’elle ne va pas faire une connerie ? Tu en es certaine de ça ?

— J’ai tellement mal, Jade, murmura Lourna. J’ai un trou dans la poitrine, je n’arrive plus à respirer…

— C’est moi, il y a dix ans, qui lui avait demandé si elle avait déjà essayé. Et tu sais ce qu’elle m’avait répondu ? Elle m’avait répondu : " Non, je sais que Lourna n’aurait pas fait de problème, mais je n’ai jamais eu envie. "

             Voilà ce qu’elle pensait ! Voilà ce qu’elle a cru ! Une fois, juste une fois ! Pour savoir, pour essayer de comprendre ! Et toi tu l’as détruite avec deux phrases ! Tu t'imagines quoi ? Qu'il la fait grimper au rideau ? Orlane ? Ton Orlane ?

        Non mais sérieusement ! Va la chercher ! Tout de suite ! C’est un ordre ! rugit-elle à nouveau.

            Elle le savait, elle aurait dû, au mieux, s’en tirer avec quelques fractures. Mais Lournn-Go’Ha l'ignora et ne fit que s’élancer dans les bois, en larmes elle aussi.

" Eh bien, songea Jade, ça promet… "

 

                 Elle ne sut jamais ce que les deux amies s’étaient dit quand Orlane avait fini par être rattrapée par Lournn-Go'Ha. Et elle ne posa jamais la question. Elles finirent par revenir au petit matin, se tenant chacune par un bras autour du corps, le visage blanc, avec une très mauvaise mine. Cela avait dû prendre du temps et aucune n’avait dû être à la noce, mais pour Jade, seul le résultat comptait.

            Lourna accompagna Orlane auprès de Jade, avant de la prendre dans ses bras et de lui déposer un long baiser sur le front.

— Je peux te laisser avec Jade ? Ça va aller ? demanda-t-elle d’une voix où se mêlaient tendresse et gentillesse.

— Oui, répondit Orlane sur le même ton.

— Bon, je vais essayer de trouver Jalen. Tu peux lui préparer une tisane, Jade ?

— Oui, bien sûr que oui, je vais en prendre une aussi, de toute façon.

            Lourna s’éloigna lentement du corps d’Orlane, celle-ci laissant glisser sa main tout le long de son bras, avant de crocheter ses doigts dans les siens durant deux secondes et de céder en la laissant partir.

 

              Lournn-Go'Ha ne mit pas longtemps à retrouver le jeune homme. Il était assis en tailleur au bord de l'eau, sur le sable d'une petite berge. Le soleil du matin lui faisait face et inondait son corps couvert de runes, les rendant presque lumineuses. Elles se déplaçaient lentement tout le long de son corps, et chacune d'entre elles mettait au moins cinq minutes pour accomplir son périple, reprenant ensuite exactement le même circuit. La jeune femme prit le temps de les observer attentivement, avant de descendre le rejoindre. Mais il ne bougea pas. Les yeux fermés, il demeurait immobile face au soleil, et elle sentit son rythme respiratoire décroitre lentement, tout comme ses battements de cœur.

            " Allons bon… Un exercice, certainement, pensa-t-elle. Le secouer ou lui parler maintenant n'est certainement pas la meilleure chose à faire. "

            Elle s'assit tranquillement, ramena ses pieds au bord de la pierre qui lui servait de siège, inclinant ses genoux sur le côté, croisant ses deux mains dessus. Elle l'observa encore une dizaine de minutes, pensant à quel point il lui serait facile de lui arracher la gorge et soupira lentement. Elle détourna le regard, admirant les guêpiers qui virevoltaient sur une petite falaise à l'aplomb de la rivière et prit son mal en patience.

            Cela faisait maintenant dix minutes qu'il avait bloqué sa respiration et elle ne percevait plus qu'un seul battement de cœur à la minute. Dix minutes plus tard elle admit qu'il pouvait retenir sa respiration plus longtemps qu'elle. Encore huit minutes et elle entendit l'air entrer une fois dans ses poumons, tandis qu'il prenait une première inspiration. Elle se demanda quel genre d'être elles avaient réussi à créer dans ce lointain futur. Son rythme cardiaque commença à croitre tandis qu'il reprenait de plus en plus souvent sa respiration, pour arriver au bout d'environ sept à huit minutes plus tard à ouvrir les yeux.

            Il resta encore un moment silencieux avant de déclarer posément :

— Je suis navré, quand on commence, on ne peut pas interrompre le processus sans prendre des risques.

— Vous m'avez fait beaucoup de mal. Et je n'ai pas l'habitude, que l'on me fasse du mal.

            Le jeune homme fixa le soleil pendant un long moment, avant de déclarer très lentement :

— J'en suis profondément désolé.

            Une phrase comme une autre, mais Lournn-Go'Ha reconnut là une vérité absolue. Il n'aurait pas fait mieux en étant télépathe.

— J'ai envie de vous arracher la gorge, Jalen. Et je risque très sincèrement de le faire avec les dents. Croyez-moi, mon calme n'est qu'apparent.

            Le jeune homme resta une nouvelle fois silencieux, avant de déclarer franchement :

 — Je le sais. Et je vous comprends. Je ne peux rien vous dire d'autre. Le seul luxe qui me reste, Lourna, est ma franchise. Il ne me reste plus rien d'autre. Je suis désolé pour ce que je vous ai infligé moralement. Mais je ne peux m'excuser, car cela ne serait pas sincère. J'ai depuis longtemps appris à ne pas essayer de mentir à une Immortelle, croyez-moi.

            Lournn-Go'Ha resta songeuse un long moment, regardant à nouveau les guêpiers chasser dans l'air matinal.

— Pourquoi, Jalen ? Pourquoi avoir fait ça ? Vous vous êtes pour ainsi dire suicidé…

            Jalen leva ses yeux vers l'Immortelle et les plongea dans les siens. Personne ne pouvait soutenir le regard de Lournn-Go'Ha. Personne n'y était jamais parvenu. Jusqu'à aujourd'hui. celle-ci soupira discrètement et, par respect, Jalen détourna le regard. Il attendit encore un petit moment, avant de déclarer posément :

— Elle en avait envie. Autrement je n'aurais pas bougé. Elle en avait vraiment envie. Mais ce n'est pas la raison principale. Plus qu'envie, elle en avait besoin. Votre Orlane a sept-cents ans. Elle a à présent compris que tous les hommes ne ressemblaient pas forcément à ceux qui lui ont fait du mal alors qu'elle en avait quinze. Elle n'a pas attendu quatre-mille ans de plus, pour s'en apercevoir, Lourna. Que croyez-vous qui va se passer, la prochaine fois que vous allez l'emmener à la chasse ?

— Mais comment pouvez-vous savoir tout ça ?

— On m'a envoyé ici vous aider, Lourna, et réparer certaines erreurs. Il vaut mieux avoir des remords que des regrets, voyez vous. Orlane n'aura pas de regret. Et si vous vous étiez contentée de la prendre dans vos bras, elle n'aurait pas eu de remord non plus…

— Comment savez vous que…

— Vous ne vous imaginez tout de même pas que je l'ai laissée vous rejoindre sans m'assurer de ce qui allait se passer ensuite ? Mais Jade est intervenu… De ce fait…

— Mais qui êtes-vous ? Qui êtes-vous donc à la fin…?

— Une des rares personnes en qui vous ayez placé votre confiance. Vous représentez tout, pour moi, Lournn-Go'Ha, si je puis vous appeler ainsi. J'ai été recueilli, entrainé et vous m'avez offert la quasi-immortalité. Je n'ai pas connaissance de vos desseins, et peu m'importe. Je vous suivrais au bout du monde. Encore une fois, je suis navré de ce que j'ai été amené à vous infliger moralement.

            Une fois, Lournn-Go'Ha. Une seule, pour sauver des milliers de vie. Car c'est bien là, ce qui va se passer. Vous pouvez me tuer, Lourna. Je ne me défendrais même pas. Ici, je n'ai plus que vous. Sans vous…

            Lourna songea à Jade. Elle aussi avait eu le même discours par le passé. Elle aussi ne les avait pas rencontrées de la meilleure façon possible.

— Vous aimez Mielle, n'est-ce pas ?

— Oui, répondit-il après un nouveau silence.

— Mais elle ne vous aime pas…

— Vous avez plus ou moins résumé la situation.

— Jade ne deviendra jamais comme elle. Votre Mielle n'existera pas dans ce futur.

— Dois-je m'attendre à des représailles, de votre part ? éluda-t-il.

— Non… Non, Jalen. Orlane n'a pas souffert. De cela, je suis convaincue. Je vais oublier ce qui s'est passé, Jalen. Pas pour vous, non. Pour mon Orlane.

— Qu'il en soit ainsi, fit-il en se levant.

— Qu'il en soit ainsi, murmura-t-elle.

            Elle le regarda encore quelques instant, songeuse, avant de se lever elle aussi, de lui tourner délibérément le dos et de repartir en direction de la grange, le laissant seul au bord de la rivière.

 

 

Bonjour ! Vous êtes arrivé ici par hasard ? ( Il fait parfois bien les choses ^^ ), vous serez peut être intéressé par le début du roman, c'est à dire le Prologue.

Ce chapitre vous plait ? Laissez un commentaire :)

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Si vous avez envie de lire la suite, vous êtes vous déjà demandé ce que l'on serait prêt à faire, Pour l'amour d'une soeur ?

Cela n'a échappé à personne, deux des héroïnes principales de mon roman sont des lesbiennes. Je ne m'étendrais pas ici sur ce choix. Les lectures d'Amel  traite de littérature saphique : Critiques de livres et courts textes. Ce n'est pas graveleux et c'est très bien écrit à mon sens, avec humour. En bref, j'aime bien :p

J'ai particulièrement aimé la critique du livre Undead et le court texte " Premier regard ". Pas de lien, je n'arrive pas à le cibler. Fouillez un petit peu ^^

On parle bien de littérature saphique, cliquez en toute connaissance de cause. Mais bon, pour ceux qui suivent mon roman, je ne pense pas que cela pose problème...

 

Encore une fois, l'image de ce chapitre provient de Pixabay.

Bonnes lectures à toutes et à tous.

                                         Peter.

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