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L'Orichalque, un roman de Peter Dussoni.

Chapitre 30 : Maintenant, elle sait.

Chapitre 30 : Maintenant, elle sait.

            Sabine marqua un léger temps de pause, avant de déclarer lentement, les yeux fixés sur la piscine :

— Je n'ai jamais eu d'homme dans ma vie. Mon travail et ensuite Oan m'ont tout mangé. Je n'ai jamais eu de vie privée. Peut-être que si je pars, effectivement, j'aurai la chance, moi aussi, de connaître quelqu'un de bien. C'est peut être égoïste, j'avoue avoir répondu un peu au tac au tac à peine, car je rêve effectivement de liberté… Voilà, ça, c'était le bureau des pleurs, je n'ai jamais pu en parler à personne, sourit-elle faiblement. Ça m'a fait du bien…

— C'est noté Sabine, tu n'imagines pas à quel point.

— Par contre Lourna, tu as un problème.

— Dis-moi tout, je t'écoute, je suis sincère.

— Tu ne laisses que rarement parler ton cœur. Tu penses à tout, tu planifies tout, tu gères tout. Regarde May, si tu avais laissé parler ton cœur, vraiment ton cœur, que ce serait-il passé ?

— J'aurais dit oui à Jalen tout de suite.

— Voilà, tu as dit oui, mais tu l'as fait souffrir inutilement. Ce n'est qu'un exemple. La seule qui connaît ta véritable nature est Orlane, tu ne peux pas tricher avec elle. Elle doit te connaître par cœur, ou presque. Mais tu triches avec Jade. Un jour, Lourna, tu le regretteras. Ce jour-là, fais ce que tu as fait aujourd'hui. Fais tomber ton masque. Laisse parler ton cœur. Tu ne le regretteras pas. Il est énorme ton cœur. Le fait que tu aies certainement tué un nombre incalculable de fois n'y change rien. C'est comme les enfants. Tant que l'on ne leur explique pas ce qui est mal, ils ne peuvent pas comprendre. Tu parles tout le temps d'empathie, tout le temps. On ne parle pas d'empathie sans savoir au plus profond de soi, ce que c'est véritablement.

— C'est Jade qui nous a humanisées au cours des siècles… Elle nous a fait tellement de bien…

— Si elle a réussi à faire germer quelque chose, c'est qu'il y avait déjà une petite graine, conclut Sabine en souriant.

— J'ai déjà entendu ça quelque part… sourit Lournn-Go'Ha.

— Par contre, pourquoi avoir demandé à Orlane de ne pas écouter ? Jade, je comprends, mais Orlane ?

— Pour ne léser, ni l'une, ni l'autre. Je ne veux faire de peine à personne.

— Mais Orlane va vouloir savoir… Elle va-t'en faire baver, si tu ne lui dit rien…

— Oui, naturellement, c’est Orlane… concéda Lournn-Go'Ha avec un sourire.

— Tu adores ça, n’est-ce pas ? reprit Sabine, amusée, au bout de quelques instants. Ça crève les yeux…

— Pardon ? fit Lournn-Go’Ha, interloquée.

— On discute toujours de femme à femme, n'est-ce pas ? Et personne ne peut nous entendre ?

            Alors écoute : Tu prends des dizaines de décisions toutes plus importantes les unes que les autres, Lourna. Tu as toujours le dernier mot. Tu diriges tout. Tu n'as pas d’égal. Personne ne peut soutenir ton regard, personne. Je t'ai même vue faire baisser les yeux à Orlane… En public…

            Mais en privé, c'est une autre paire de manche, n'est-ce pas ? Avoue que tu adores te livrer sans défense entre ses jolies griffes… La laisser faire ce qu'elle veut de toi … J'ai vu ce qu'Orlane était capable d'infliger moralement, elle doit être capable de jouer avec toi pendant des heures…

            Ce n’est pas toi la dominante en privé, c'est Orlane. Et avoue que ça te fait un bien fou, que tu en as besoin… L'espace d'un temps, tu oublies à quel point tu dois paraître forte… Tu dois complètement t'abandonner à son bon vouloir. Et ça te donnes un équilibre. J’aurais pu faire psy, sembla s’excusa Sabine, en tirant la langue.

— Personne ne s’est jamais permis, Sabine, personne. Pas même Jade. Je pourrais t’arracher le cœur…

— Certainement, oui, mais je ne suis pas Jade. Et cela ne répondrait pas à ma question, Lourna, fit Sabine d’une voix douce.

            L’Immortelle resta silencieuse de longues minutes, les yeux dans le vague, regardant la piscine.

— Orlane est ma drogue, Sabine. Une drogue dure. Terriblement dure. Tu devras te contenter de ça… Mais parler avec toi m’a fait du bien, pour être franche. Néanmoins, nous restons ce que nous sommes, Sabine. C’était une conversation privée.

— Je la considère comme un cadeau. Je ne pense pas que beaucoup de personnes aient eu le privilège de pouvoir discuter à cœur ouvert avec la femme que tu es.

— Merci…

— … De quoi ?

— De t’être aperçue que j’étais une femme, et pas une simple machine.

            Sabine osa approcher le dos de sa main de l’Immortelle et lui caressa la joue, celle-ci penchant la tête légèrement de côté, comme un chat ferait pour profiter d’avantage d’une caresse.

— Ne t’inquiète pas, je sais rester à ma place. Je n’oublierai jamais la leçon qu’Orlane m’a inculqué lors de notre première rencontre… Je ne commettrai jamais la folie de vous défier ou taquiner en public. Il n’y a aucune malice dans mes propos ou gestes. Je ne me les permets que parce que nous sommes seules, absolument seules. J'ai encore une question…

— Tant qu'il ne s'agit pas de ma vie privée… sourit Lournn-Go'Ha.

— Non, sérieusement. Tu es experte en cybernétique. Jade en biotechnologie. Je note que les deux se couplent un peu.

— Tout à fait, oui.

— Vous devez avoir d'autres talents…

— Si tu savais… affirma Lourna en la regardant à travers ses longs cils.

— C'est ça la vraie Lourna ? Adorablement taquine ?

— Qui sait, murmura l'Immortelle. Oui, tu as raison, on touche à beaucoup d'autres domaines, c'est une obligation absolue. Mais ces deux-là, sont pour chacune de nous deux, ceux où l'on excelle le mieux.

— Et Orlane ?

— Ha… C'est là où tu voulais en venir ?

— Oui, souffla lentement Sabine. Je ne la cerne pas…

— Qu'en penses-tu, toi ? A ton avis ?

— Je ne sais pas Lourna…

— Ton sentiment ?

— C'est la femme que tu aimes… Soutien psychologique ? J'ai bon ? En dehors de ce qu'elle a été capable de me faire subir cette fameuse nuit, évidemment.

— Non, tu as archi faux. Complétement faux. Mais c'est normal. Orlane est une joueuse hors pair, un génie, dans ce domaine… Elle triche tout le temps.

— Oh… Je me trompe à ce point-là ?

— Oui. Suite à une conversation avec Jade, dans un lointain passé, la femme que j'aime s'est peu à peu transformée. Je ne vais pas t'en raconter la genèse, mais sache qu'Orlane est une bûcheuse hors du commun. Elle a passé des dizaines d'années à étudier, à travailler, à aider, pour que nous puissions nous appuyer sur elle en cas de coup dur. Pour pouvoir nous assister dans n'importe quelle tache. Elle n'a pas de spécialité, comme Jade, ou moi-même, mais elle touche absolument à tout. Et quand je dis touche, c'est aussi bien que ce que pourrait faire un humain dont ce serait le métier. Mais elle joue…

— C'est la première fois que je cerne aussi mal quelqu'un…

— Elle joue depuis des siècles… Bien, May ne sera pas là avant demain matin, finit par éluder Lournn-Go’Ha. Tu pourras lui remettre le dossier, il n’y a pas d’inconvénient.

— Très bien. Je pensais qu’elle était tout le temps-là, je t’avoue.

— Non, je ne demande que 4 jours à chacun par semaine. Ils sont libres le reste du temps. Je ne les rappelle qu’en cas de force majeure.

— D’accord. Heu, tu les avais faits rappeler le soir où…

— Je n’en n’ai pas vu la nécessité, non, fit Lourna, amusée.

— Moui… Allez, je te donne ma réponse dans quelques jours. Heu, comment dire… On se vouvoie à nouveau ?

            Lournn-Go'Ha lui frôla les lèvres pour toute réponse.

           La drogue dure dominante en question était présentement en train de tenir un saladier rempli de pâte à crêpe, tandis qu’Oan plongeait un mixeur dedans, afin de la mélanger.

— Il ne faut pas de grumeau, précisait Orlane, il faut bien tout mélanger, oui, voilà, comme ça.

— Il faudra la faire reposer au frigo, indiqua ensuite Jade, lisant attentivement la recette.

            L’arrivée des deux femmes déclencha sourires et regards interrogateurs. Orlane attendit patiemment la fin du mélange pour confier le saladier à Jade et s’approcher de son amante, afin de venir frôler ses lèvres et de la prendre dans ses bras.

            " Elle va mettre le temps qu’il faut, elle n’est pas pressée, songea Sabine, amusée. Mais elle lui fera cracher le morceau. Elle finira par tout savoir, absolument tout. Avec les intérêts. "

— Tu préfères les crêpes salées, ou sucrées, Sabine ? demanda négligemment Lourna.

            " Elle s’en fout royalement, songea l'intéressée. Elle n’a voulu que me tutoyer la première, en public. Orlane avait raison. Elle peut véritablement être adorable… Il suffit de ne pas la décevoir. "

— Sucrées, s’entendit-elle répondre mécaniquement.

            Orlane proposa d’aller chercher des maillots pour qui voudrait prendre un bain avant midi et la journée passa rapidement entre rires, baignades, farniente et repas.

Le lendemain, Sabine confia son dossier à May, qui le parcourut attentivement avant de faire un grand sourire à la jeune femme et de s'éclipser.

— Il y avait marqué quoi, dans ce dossier ? demanda Orlane, curieuse.

— C'est le rapport de police concernant les événements qui ont eu lieu, lors de son passage à tabac, expliqua Lournn-Go’Ha.

— Ha ? Et ?

— Un meurtre, non loin de là… Elle avait dû y assister, sans pouvoir s’en souvenir, car trop alcoolisée. Ils ont néanmoins dû vouloir la faire taire. Et Jalen est intervenu.

— Et ?

— Six morts, encastrés dans les murs de la ruelle… Maintenant, elle sait.

            Orlane se contenta de rire, alors que Jade levait les yeux au ciel.

            C’est au bout de trois jours que Sabine donna son accord à Lournn-Go’Ha.

— Il sera bien ici. Ne le gâtez pas trop. Faites attention avec l’école. Pour les humains, c’est important et…

— Stop Sabine, avait murmuré Lournn-Go’Ha. Stop. On sera trois à veiller sur lui. Il ira à l’école, il fera du sport, ses devoirs. Il aura des amis. Des passions. Il vivra normalement. Dans une très très grande maison, mais normalement. Tu as ma parole.

— Bien. J’émets néanmoins deux conditions.

— Je t’écoute ?

— Je veux passer les fêtes de Noël avec vous. Et être là le 5 août pour son anniversaire. Tu es puissante Lourna. Tu as des moyens que personne ne possède. Tu peux arranger ça, quel que soit l’endroit où je me trouve et le contexte géopolitique.

— Pas de souci, c’est oui. Bien sûr que c’est oui. Quel genre de monstre serais-je pour te refuser ça… Et ?

 — Tu as besoin d’Oan ou de ce que tu penses qu’il peut devenir, Lournn-Go'Ha, bien plus que pour occuper Jade quelques années, expliqua Sabine en l'appelant pour la première fois de cette manière. Je n’ai pas compris au départ. Et puis j’ai réfléchi. J’ai essayé de raisonner comme une femme Immortelle qui a vu des centaines de générations d’êtres humains défiler devant ses yeux. Pour qui le temps qui passe n’est qu’un obstacle mineur, momentané. J’ai compris Lourna. J’ai fini par comprendre. Laisse lui faire son choix. C'est un petit garçon, ce n’est pas une chose et…

            Sabine n’avait passé qu’une petite demi-heure dans les bras de Lournn-Go’Ha, lors de leur première rencontre, elle s’y était sentie au chaud, protégée. Mais rien ne l’avait préparé à ça. Elle sentit son esprit chavirer complétement, perdant toute notion de temps, se sentant aimée, rassurée, finissant au bout de ce qui lui sembla plusieurs heures par sombrer dans le sommeil, heureuse et détendue.

            Ce fut Jade qui la réveilla, c’était déjà le soir et elle était sur son lit.

— Tu vas bien ?

— Oui, oui, très bien… On m’a portée ici ?

— Lournn-Go'Ha, oui et ensuite je suis restée avec toi. Dis, j’ai envie d’aller faire un tour. Tu veux venir avec moi ? Tu en as pour un mois de dodo, quand je vais commencer à m’occuper de ton cas, fit-elle en souriant. Une dernière soirée avant, à St Raph’ en ma compagnie, juste toi et moi, ça te dit ? Quelques cocktails, du billard, un piano bar si ça te branche. On regarde le soleil se lever sur la mer, on prend le petit déjeuner à Cannes et je te ramène. Ensuite, hop, dodo. Lournn-Go’Ha et Orlane vont garder Oan.

— Oui, volontiers. J’ai jamais fait ça… Ça marche, conclut-elle, semblant avoir eu une réponse satisfaisante à toutes ses questions à partir du moment où les bras de Lournn-Go'Ha s'étaient refermés sur elle.

— Je te laisse prendre une douche et te changer, à tout de suite.

— A tout de suite, répondit Sabine en se levant.

 

 

Voilà, j'espère que ce chapitre vous a plu.

Si vous avez débarquer ici par hasard, le prologue se trouve ici.

Bonnes lectures à toutes et à tous.

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TiphaineLUE 12/05/2017 19:03

N'empêche que Oan, quand il va inviter des amis (pour un anniv' pas exemple...) ça va être un peu compliqué à expliquer non ? Mais faut avouer que ce serais trop bien d'être à sa place quand même.

Peter Dussoni 14/05/2017 09:18

Bonjour.
Ha, Oan... Nous n'avons pas finit d'en entendre parler :)
Il vient lui aussi d'entrer dans l'histoire, il n'en sortira vraisemblablement plus.
Bonne journée :)