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L'Orichalque, un roman de Peter Dussoni.

Chapitre 35 : Le vert de la colère.

Chapitre 35 : Le vert de la colère.

          Oan hésita longuement, son cœur battant la chamade, avant d’ouvrir la porte de la salle de bain, la refermant sans bruit. Son cœur battait tellement fort que ses oreilles en bourdonnaient. Il fit quelques pas et tourna sur sa droite, se dirigeant vers le hammam, pour découvrir Jade très occupée à se sécher les cheveux, ceinturée d'un peignoir, la tête en avant, les yeux clos.

            Elle se savait en sécurité dans la villa et le bruit du sèche-cheveux aidant, il lui fallut quelques instants pour détecter le bruit sourd des battements de cœur du jeune homme. Deux longues inspirations plus tard, elle releva la tête en coupant l'appareil et lui demanda sèchement :

— Tu peux m'expliquer ce que tu fais ici ?

— Je suis venu te voir parce que, enfin, voilà, je voulais te dire que… Je t’aime… réussit-t-il à bégayer.

            Ça, c’était nouveau. Elle resta silencieuse quelques secondes, les battements de cœurs d’Oan devenant assourdissants.

— Ne dis pas de bêtise. File et va prendre une douche froide ailleurs, ça te fera du bien.

— Tu peux comprendre ce que j’éprouve pour toi ? Tout le monde s’en rend compte, sauf toi !

            Ça aussi c’était nouveau.

— Orlane, murmura-t-elle. Tu es derrière tout ça, naturellement ?

— Evidemment… murmura sa sœur en réponse, depuis le salon. Pour une fois, tu ne veux pas essayer de faire autre chose que refouler tes sentiments ? Tu es adorable Jade. Tu ne veux pas essayer d’être un petit peu heureuse ?

            Il te dévore des yeux depuis des années. Il t’aime profondément, tu es tout pour lui. Une prof de math, de français, de sport. Une amie. Une confidente. Vous êtes devenus plus que complices. Mais tu ne vois jamais rien… Il te cherche toujours du regard. Il a eu du courage pour venir te trouver ici, tu sais.

            Tu te rappelles la fois où je t’avais conseillé de mettre le paquet ? Tu te souviens dans quel état tu étais ? Tu l’aimes Jade, autrement il serait déjà hors de la douche, avec des fractures. Écoute un peu ton cœur… Plus la peine de me parler, je te laisse. Le reste t’appartient. Je t’aime.

— …

— Jade ?

— Je suis si aveugle que ça ? demanda-t-elle en finissant de se sécher les cheveux.

— Je ne sais pas.

— Ça fait combien de temps que tu me regardes comme ça ? Et plus comme une simple amie ou sœur ?

— Je ne sais plus, longtemps…

— Longtemps… Et tu vas faire quoi, maintenant ? C’est quoi le plan, si je ne te jette pas dehors ?

— …

— Tu es venu me trouver dans les douches. Tu as eu une chance abominable de ne pas me trouver nue… Si je ne te mets pas à la porte, on fait quoi ensuite ? Tu veux une tasse de thé ? fit-elle, cynique. Je ne suis pas ta sœur ? Je ne suis pas une simple amie ? Parfait ! Prouve-le-moi… Tu me préfères de dos ? De face ? Je dois enlever mon peignoir ?

            Mais Oan quittait déjà lentement la pièce, les larmes aux yeux, sentant une tristesse infinie l'envahir lentement.

            " Je suis une championne, songea Jade. Et j’ai dit une fois à Orlane que l’on ne pouvait faire souffrir que ceux qui nous aimaient… Je suis surtout la reine des connes, oui, continua-t-elle à penser en passant un nouveau peignoir, sec celui-là et en sortant de la salle de bain. Bon, il est où ? Moui, dans sa chambre, logique… Quatre-cents ans… Mais bon, il est adorable… Je dois vraiment être maudite… C’était la différence entre Jalen et moi, quand on s’est rencontré, il n’en avait pas fait tout un plat, lui… Mais de toute façon, c’est pas possible. "

            Elle tapa doucement à la porte de sa chambre, sans réponse. " Bon, songea-t-elle à nouveau, il ne fallait pas s’attendre à ce qu’il réponde… " Elle ouvrit néanmoins.

            Le jeune homme était allongé sur son lit, dos à la porte et Jade vint s’asseoir près de lui, se mordillant les lèvres.

— Oan ? Je suis une imbécile, mais c’est comme ça. Je suis navrée. J’ai été ignoble avec toi et je le regrette. Oan, si j’ai été une bonne prof, tu dois te souvenir ce que je t’avais expliqué sur la rancune, non ?

            Après un silence de quelques secondes, une voix triste se fit entendre :

— Ça ne sert à rien, ça envenime les choses et ça finit par vous détruire.

— Voilà, j’ai effectivement dû être une bonne prof. Tu as tout mon affection, fit-elle en s’agenouillant devant le lit, pour être à sa hauteur, et j’adore être avec toi, mais je te donne déjà tout ce que j’ai à t’offrir. Il n’y aura rien de plus, je suis désolée. Je vais oublier ce qu’il s’est passé à peine. Tu fais pareil, et on en parle plus. Demain je t’emmène courir, d’accord ?

N’obtenant pas de réponse, elle passa sa main dans ses cheveux avant de s’éclipser lentement et de refermer la porte.

Le lendemain matin, curieuse, elle demanda à May si elle avait vu Oan, ne le trouvant pas. Mais May détourna le regard et répondit par la négative.

— Lournn-Go’Ha, fit elle en découvrant son amie dans le salon, je ne trouve pas Oan…

— Il est parti, ma chérie.

— Parti où ? Courir ? Il aurait pu m’attendre…

— Non, parti, parti, il ne reviendra plus.

— Pardon, fit Jade dont le visage se décomposa littéralement.

— Il est venu me voir hier en fin d’après-midi. Il pleurait. Apparemment, il n’avait plus de raison de rester parmi nous. Par égard pour sa sœur, et parce que je l'apprécie énormément, je lui ai ouvert un compte en banque en urgence. Il m’a assuré de sa loyauté. Il ne me trahira jamais… Et il est parti. Je lui ai souhaité bonne chance. Voilà.

            Acha l'a déposé à l'aéroport. Vu ce que tu lui as dit hier, je n’ai pas pensé que cela t’ennuierait. Il a bien le droit d’être heureux, après tout. Et comme il ne semble pas que ce soit possible ici, je lui ai rendu sa liberté. Tu sais tout.

— Il est parti où ?

— Loin.

— Où ça ?

— Tu n’as pas à le savoir.

— Mais… C'est pour ça, n'est-ce pas, qu'il n'a jamais voulu que je l'opère… Vous le saviez… Dis-moi au moins où il est…

— Et tu vas faire quoi ? Montre-lui un minimum de respect, Jade et permets-lui d’essayer de t’oublier. Tu vas aller le voir pour lui dire quoi ? La même chose qu’hier ? Tu ne l’aimes pas, sinon il serait actuellement dans tes bras. Alors laisse-le tranquille.

            Bien plus malheureuse qu’elle ne voulait l’admettre, Jade alla courir seule, toute la journée. Mais quand elle vint pour se coucher, le soir, Orlane et Lournn-Go’Ha furent catégoriques :

— A cause de nous, tu n’arrives pas à être heureuse, déclara tristement Orlane, ses yeux couleurs améthyste. On t’aime terriblement fort, mais on te fait du mal, sinon, tu ne serais plus seule depuis longtemps. On est désolée, Jade, mais on t’aime trop pour que cela continue.

            Et elles avaient fermé la porte. Jade avait dormi seule, pleuré une partie de la nuit et personne n’était venue la chercher.

            Une semaine passa et elle ne fut bientôt plus que l’ombre d’elle-même. Elle passait ses journées et ses nuits à errer dans la propriété ou au bord de mer, entendant Oan rire, croyant parfois le voir arriver en souriant. Se remémorant sans cesse tous les moments qu’elle avait passés avec lui. Touchant les pierres, au bord de mer, où ils avaient si souvent fait une pause, pour permettre à Oan de récupérer après une longue course… Elle retourna voir Lournn-Go’Ha, lui redemandant où il s'était enfui. Mais Lourna fut à nouveau catégorique : " Laisse-le tranquille ! "

            Elle chercha à joindre Sabine. Mais celle-ci, bien que semblant malheureuse que cela se soit terminé comme ça, ne put lui être utile." Je ne défierai jamais Lournn-Go'Ha. Jamais. Je suis terriblement navrée, Jade. " Avait-elle conclu au téléphone.

            Orlane la regardait souvent errer par les baies vitrées de la maison et déclarait à chaque fois en avoir le cœur brisé, de lui infliger ça. Mais Lourna, bien que triste, demeurait intraitable. Ce fut au bout de la troisième semaine, en fin de journée, que Jade s’en prit directement à Acha :

— Où est-il allé ? Réponds-moi !

            Mais l’homme se contenta de secouer tristement la tête.

— Je t'ai créé ! Sans moi tu ne serais rien ! Rien du tout ! Je t’ordonne de me répondre, hurla Jade. Où est-il ?!

            Devant le mutisme de son interlocuteur, elle finit par perdre la raison et le frappa. Acha était fort, entraîné, modifié. Mais Jade, en furie, lui cassa le bras sans même s’en apercevoir, avant de s’en prendre à son torse, celui-ci essayant de reculer, refusant le combat.

            Ce fut Lournn-Go’Ha, accourue en vitesse, devançant Orlane, qui la stoppa, emprisonnant son esprit dans le sien. Et dans ses yeux verts sombres luisait une tristesse infinie.

— Tu as perdu la raison ? assena-t-elle. Tu frappes Acha sous le simple prétexte qu’il obéit à mes consignes ?

— Tu me l’as pris ! hurla Jade, démente. Tu me l'as volé ! Où l’as-tu caché, cracha-t-elle. Où ?! Réponds ! Répond moi ! Voleuse ! Voleuse !

— Il est parti tout seul et encore une fois, tu n’as pas à le savoir.

            Et Jade commit l’irréparable, elle banda son esprit comme un arc et essaya de frapper son amie. Pour la première fois de sa vie, ses yeux virèrent du marron au vert profond. Lourna ne répondit pas, ne frappa pas, elle se contenta d’emprisonner le mental de Jade, qui hurla :

— Tu es un monstre, je te déteste, je te hais, je te maudis. Tu me l’as pris ! Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? hurla-t-elle encore, avant de semblait mesurer la portée de ses actes, mettant lentement ses mains devant sa bouche, le visage ravagé de larmes.

            Sentant que c’était fini, Lournn-Go’Ha la lâcha et la laissa prendre la fuite.

— C’est allé beaucoup trop loin, Lourna, fit Orlane, pleurant doucement elle aussi.

— Oui, je ne peux plus rien faire. Elle a essayé de me frapper, elle ne m’écoutera plus, à présent. Cours lui après, dis-lui où il est. Il est à Tokyo. Dis-lui qu'il est à Tokyo. On ne peut plus rien faire d’autre dans l’immédiat… Sabine avait raison, j'aurais dû m'y prendre autrement… Mais je n'ai pas su…

            Orlane partit à la poursuite de Jade en se répétant inlassablement :

— Comment on en est arrivé là, comment ? murmurait-elle.

            Elle finit par revenir au bout d’une demi-heure déclarant ne pas avoir réussi à la rattraper, mais lui avoir néanmoins hurler le nom de la ville où était le jeune homme.

— Avant, j'aurais pu la stopper, certainement. Mais elle court tous les jours depuis plus de dix ans, seule ou avec Oan. Moi, non…

— Tu cours trois fois plus vite qu'elle… Tu te mets à me mentir, maintenant ? Tu as bien fait, Orlane, tu as bien fait, rassure-toi. La rattraper n'aurait servi à rien… Viens, fit Lournn-Go’Ha en descendant au labo. Son armure n’est plus là… constata-t-elle.

— On aurait pu l’emmener… Ça aurait pris une heure, pas plus.

— Elle ne veut plus rien de nous, ma chérie. Certaines leçons sont plus difficiles que d’autres. Mais ça ne pouvait plus durer.

— J’ai mal, Lourna.

— Moi aussi ma chérie, moi aussi.

— On va la revoir, hein ?

— Je te le promets, oui. Mais il va falloir du temps. Beaucoup de temps, fit Lournn-Go’Ha, ses yeux s’embuant de larmes. Bon, il faut soigner Acha. Il a dérouillé, et il ne régénère pas comme Jalen.

— On ne peut plus opérer personne, sans Jade, remarqua Orlane.

— En ce moment, ma chérie, je peux bien t'avouer que cela m’indiffère totalement…

— Mais comment a-t-elle fait pour ne pas s'en apercevoir ? Elle ne se voit pas ? Comment veux-tu qu'il reconstruise sa vie ailleurs ? Elle a déchiré son âme… Elle ne se souvient pas de ce qu'elle ressentait à notre rencontre, quand on se déplaçait à côté d'elle ? Elle en était rouge de honte, tellement elle se trouvait gauche !!!

            C'est une déesse pour lui, une véritable déesse. Elle ne se rend même pas compte de la façon dont elle bouge. Elle se voit toujours comme elle était avant que tu ne la mordes. Tu entends le son de sa voix ? Tu te rends compte que parfois, quand elle parle un petit moment, j'en ferme les yeux pour en profiter davantage ? Mais aucune fille au monde ne pourra jamais la remplacer, aucune, jamais !

            Après tout ce qu'ils ont fait ensemble, tout le temps qu'elle a passé avec lui, comment voulait-elle que ça finisse autrement ? Il en est tombé amoureux avant même de savoir ce que cela voulait dire… C'était si compliqué de lui ouvrir les bras ? C'était si compliqué de venir te voir en te disant : Je l'aime, dis-moi où il est ? Elle n'a pas réussi à les cracher, ces deux mots, conclut Orlane en secouant la tête.

            Lournn-Go'Ha hocha la tête en silence, lui prit doucement la main et elles remontèrent voir Acha.

— Tokyo… murmura Jade. Il va me falloir combien de jours ? cogita-t-elle en stoppant sa course folle et en appelant son armure.

Elle se déshabilla rapidement et fit un baluchon de ses vêtements. " Voler va prendre trop de temps. Et de toute façon, je ne peux pas voler très longtemps au-dessus de l'eau, ça pompe beaucoup trop d'énergie… Ça prendrait une éternité, songea-t-elle en sentant les cathéters s’enfoncer dans ses bras. Voyons voir à quelle vitesse je cours maintenant que je suis devenue une vampire qui n’en est pas une… "

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            Elle fit un essai sur du plat et trouva absolument démentes les informations qui s’affichaient sur son écran.

            "Bon, ma fille, tu restes calme, un plan d’abord. Oui, ok… Bon, je vais passer par là. La côte, c'est le mieux. Ensuite… Ouais… Je n’ai pas intérêt à me prendre un arbre. Ah oui, les fringues, songea-t-elle en prenant le petit baluchon dans sa main droite… Allez, c’est parti, fit-elle en surveillant plus qu’elle ne l’avait jamais fait, les indications qui arrivaient sans discontinuer sur son écran de contrôle. "

            "Un peu moins de deux jours… Si je ne m’arrête pas… "

Bonjour à toutes et à tous. Voilà, Jade est partie.

Pour ceux qui viennent d'arriver et que cela intéresse, je vous recommande de commencer par le Prologue.

Bonnes lectures à toutes et tous.

 

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