Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
L'Orichalque, un roman de Peter Dussoni.

Chapitre 36 : Le Japon

Chapitre 36 : Le Japon

      Au bout de douze heures environ, elle sentit un liquide s’insinuer dans les veines de ses avant-bras.

— Ouais, plus besoin de manger, ça dépend tout de même de l’énergie que l’on dépense et là, je suis vraiment au max…

            Elle ne fut freinée que de rares fois et également lorsqu'il lui fallut traverser la mer, pour rejoindre le Japon. Elle passa en mode anti-gravitique et se posa sur l’île sans souci notable. Elle finit par rejoindre Tokyo, lança un check-up complet et voyant que tout allait pour le mieux, pressée, elle lança la commande d’extraction d’urgence.

            " Bon, alors, c’est où ? se demanda-t-elle, son cœur battant subitement à tout rompre, le corps glacé par une sorte d’angoisse larvée, tout en s’habillant. Tout est froissé… Je ressemble à rien là-dedans… Bon…

Et s’il a une petite amie ? Je vais avoir l’air conne… Je lui dis quoi ? On dirait une ado de quinze ans là… Et mes sœurs… Comment on en est arrivées là …?  "

            Elle retrouva sa trace à l’odeur, à la tombée de la nuit. Un petit immeuble sans prétention, à côté du centre de la ville. Un escalier, qui donnait sur une porte en bois. Oui, il était là-dedans, ça ne faisait aucun doute. Elle écouta à travers la porte, il n’y avait aucun bruit.

            Terrorisée par ce qui pouvait se passer, en proie au doute, elle se résolut néanmoins à donner deux petits coups secs sur le bois. Il y eut un très léger bruit de pas, un verrou que l’on tire et la porte s’ouvrit. Il tenait la porte d’une main, un bol de nouilles de l’autre. Un pantalon noir, ample, maintenu par une ceinture de la même couleur, s’accordait à merveille avec la chemise blanche, ouverte sur son torse et dont les manches, retroussées, dévoilaient ses avant-bras. Il était pieds nus.

— Bien le bonsoir, réussit-elle à chuchoter, semblant tout à coup aphone.

            Le bol de nouille tomba par terre, explosant sur le sol en latte.

— Tu veux que je parte ? demanda-t-elle tristement, ne sachant absolument plus quoi dire.

            Il fit non de la tête, se demandant certainement s’il était victime d’une illusion. Ils restèrent peut-être deux minutes à se regarder avant que Jade ne demande en baissant la tête, regardant ses pieds :

— Je peux entrer un petit peu ?

            Il s’effaça pour lui permettre le passage.

— Merci, grimaça-t-elle comiquement malgré elle. C’est très joli, comme studio… Oh, tu dessines toujours ? constata-t-elle en regardant les planches de dessins étalées sur un petit bureau, à côté de divers crayons et fusains rangés dans un désordre parfait.

            Il hocha la tête bêtement, tandis que Jade prenait possession de son appartement du regard.

— Tu manges équilibré, au moins ?

" Pourquoi j’ai dit ça, moi, songea-t-elle. Je suis lamentable… "

— J’essaye, réussit-il à croasser.

— Tu as quelque chose à boire ? Enfin, si tu veux bien que je reste quelques minutes…

            Il fit à nouveau oui de la tête en se dirigeant vers un petit placard, sortant différents thés verts. Il essaya de mettre une bouilloire sur le gaz, mais rien ne marcha comme il fallait. Jade envoya les mains pour l’aider, toucha les siennes, en résultat une bouilloire en verre renversée sur ledit gaz, qui s’éteignit. Il essaya de le rallumer, craqua plus d’allumettes qu’il n’en aurait fallu normalement, tremblant de tous ses membres. Au bout de quinze bonnes minutes, elle réussit à avoir un bol de thé horriblement chaud dans ses mains. Elle y trempa néanmoins les lèvres, le déclara délicieux alors qu'il avait oublié le sucre et pensa fugitivement à Orlane.

— C'est sympa, ici… Alors ? Tu dessines toujours pour le plaisir ?

— J'essaye de vendre un peu.

— Ha han… fit-elle en replongeant dans son bol.

            Après encore quelques bonnes minutes de silence, il osa demander :

— C'est Lourna qui…

— Non, le coupa-t-elle. Je suis venue seule. Voilà voilà, répondit-elle en posant son bol sur le petit bureau, en prenant bien garde de faire attention à ses dessins. Tu t'es fait un peu des amis, ici ?

            Il fit non de la tête, le regard complétement perdu.

— Ha, la barrière de la langue, sûrement, conclut-elle en regardant à nouveau les murs de la petite pièce.

Elle s'était machinalement assise sur l'un des deux tabourets disponibles, avait ramené ses pieds dessous et se tenait les genoux de ses deux mains croisées.

— Bon ben… Ça t'embête si je reste un peu dans la ville quelques temps ? Si tu en as envie on pourrait peut-être se revoir ? Non ? Enfin je ne veux pas t'embêter, hein. Mais s'il y a des trucs sympas à visiter… Bon, je vais te laisser tranquille. Si tu veux vendre des dessins, il faut bien les dessiner… Il y a un hôtel pas loin ? Enfin, si tu as une petite amie, je veux pas déranger non plus, hein… essaya-t-elle lamentablement d'expliquer sans trop prendre le temps de respirer.

"Je suis nulle, je suis nulle," songea-t-elle à nouveau.

— Tu es venue comment ?

— Mmmh ? Eh bien, comment dire… Tu as vu mon armure, une fois ou deux, je crois. Ben avec…

— En volant ?

— Heu, et bien non… En courant, c'était plus… Ben, un peu plus rapide, voilà.

— Tu as mis combien de temps pour venir ici ?

— Environs trente-six heures, bégaya-t-elle.

— Tu as dormi où ?

— Je n'ai pas dormi…

— Tu n'as pas dormi… Et tu es arrivée quand ?

— Et bien, voyons, Mmmh, il y a une petite heure, je pense.

— Tu es venue en courant de France, sans te reposer et à peine arrivée à Tokyo tu es venue me voir, c'est bien ça ?

— Oui, souffla-t-elle.

— Et maintenant, tu parles d'un hôtel et tu me demandes si on pourrait, peut-être, se revoir ?

            Il y eut une demi-minute de silence et Jade murmura :

— J'ai été odieuse avec toi, je n'ai rien réalisé. Je me suis fâchée avec mes deux sœurs. Je suis partie en courant, et c'est Orlane, qui m'a hurlé de loin où tu étais. Lourna n'a pas voulu me le dire.

            J'ai compris que j'étais amoureuse, j'ai compris à quel point ton absence me faisait mal. Mais je ne lui ai pas dit ce qu'elle voulait certainement entendre, avec le recul… Et elle ne m'a rien dit. Alors j'ai essayé de la frapper.

            J'ai essayé de frapper Lournn-Go'Ha… La femme à qui je dois tout ce que je suis. La personne que je respecte le plus en ce monde. Celle qui m'a sauvé la vie, en me mordant. Le plus beau cadeau que j'ai reçu de toute ma très longue vie.

            J'ai levé la main sur elle. J'ai vu ses yeux. Je pense qu'elle ne pourra jamais me pardonner. Je n'ai plus de sœur, alors qu'elles étaient ce que je chérissais le plus au monde. Je me suis enfuie et je n'oserai certainement jamais plus reparaître devant elles.

            Un geste aurait pu tout éviter, un seul… J'aurais pu te prendre dans mes bras, sous la douche, quand tu as eu le courage de venir m'aborder. Un geste, qui aurait tout changé. J'ai été trop débile pour le faire, et maintenant, voilà… Je t'ennuie avec mes histoires, je vais te laisser, fit-elle en se levant difficilement.

            Il lui attrapa la main, dans un geste qui voulait certainement, au départ, dire : ne pars pas. Mais Jade lui jeta un regard trouble, avant de se jeter sur lui, cherchant désespérément sa bouche.

— Je t'aime murmura-t-elle une première fois. Je t'aime fit-elle à nouveau, le visage baigné de larmes.

            Oan était intelligent, et la rancune, il le savait, ne servait absolument à rien. Il avait ce qu'il voulait avec un mois de retard, et apparemment, de très lourds intérêts. A quoi bon chercher à faire du mal ?

            Il la prit simplement dans ses bras, en lui murmurant qu'il l'aimait lui aussi.

— Tu as bien fait de venir, tu as eu raison.

— Je t'aime, répétait-elle inlassablement en couvrant son visage de baisers.

            La douleur s'apaisait légèrement. Une drogue plus forte, avait dit Lournn-Go'Ha dans un lointain passé. Peut-être, oui, songea Jade en le poussant sur le lit.

— Rien ne t'y oblige, Jade, on peut attendre, tu sais, essaya-t-il de placer.

— J'attends depuis 400 ans... Je vais juste essayer de ne pas te mordre, murmura-t-elle d'une voix terriblement rauque, tandis qu'elle éteignait la lumière.

— Tu vois dans le noir…

— Je vais fermer les yeux, les premières fois, dans le noir, c'est plus sympa ! Ils sont chers, tes vêtements ?

— Un peu oui, répondit-il alors qu'elle se dirigeait à nouveau vers le lit.

— Alors enlève-les vite avant que je ne te les arrache…

           Quand il se réveilla, Jade était accrochée à lui de tout son corps.

— Bien le bonjour, toi, murmura-t-elle en resserrant son étreinte.

— Tu ne dors plus ? murmura-t-il.

— Je n'ai pas réellement besoin de dormir, tu sais. C'est une très vieille habitude, c'est tout. On se repose, on murmure, on est bien, comme disait Lournn-Go'Ha…

— Jade…

— Mmmh ?

— Tu ne me laisseras jamais, hein ? Tu n'es pas venue deux jours pour repartir sans moi ?

— Mmmh, non, je ne repars pas. Ni avec, ni sans toi, d'ailleurs. Je reste à tes côtés tant que tu veux de moi, fit-elle en lui mordillant le cou.

            Ils passèrent leur première semaine dans le studio, jusqu'au moment où Oan commença à manquer de vivres.

— Il va bien falloir acheter trois bricoles… Reste au lit, je reviens !

— Je viens avec toi.

— Non, prends une douche, tu adores ça. D'ailleurs je n'ose imaginer la facture…Tu en prends une trois fois par jour…

— J'adore l'eau… lui sourit-elle amoureusement.

— Oui, je sais. Il déposa un baiser sur ses lèvres mais elle le crocheta et l'attira sur le lit.

— Câlin…

— Câlin, murmura-t-il en réponse.

            Il ne put sortir qu'en fin de matinée, mais revint au bout de quelques minutes prendre plusieurs feuilles et un crayon.

— Je pose deux CV en vitesse en même temps, tu n'es pas sous la douche ?

— Non, j'étais pensive…

— C'est grave ?

— Ça l'est pour moi, mais cela ne te concerne pas. File, ou tu ne vas jamais me revenir…

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article